La vengeance de Poséidon était bien un tsunami.

Publié le 30 Avril 2012

Rien à voir avec la vague bleue Marine que nous avons souhaitée sur ce blog. Pour autant, on peut s'instruire et prendre connaissance de nos racines.

 Pierre Barthélémy (@PasseurSciences)

 Dans son Enquête Hérodote (dont un buste figure ci-contre) relate un épisode des guerres médiques où le général perse Artabaze prépare la prise de la ville de Potidée, située sur l'isthme de Pallène, en Chalcidique (voir la carte ci-dessous). La scène se passe en 479 av. J.-C. et elle est ainsi racontée par l'historien grec :"Artabaze était depuis trois mois devant Potidée lorsqu'un jour la mer se retira très loin du rivage et pendant longtemps ; quand les Barbares virent les bas-fonds découverts par les eaux, ils passèrent par là pour pénétrer dans la presqu'île de Pallène. Ils avaient déjà fait les deux-cinquièmes du chemin, ils en avaient encore trois à parcourir pour l'atteindre lorsque la mer se mit à monter, plus haut qu'elle ne l'avait jamais fait, selon les gens de ce pays où de telles marées sont fréquentes. Les soldats qui ne savaient pas nager périrent, et les gens de Potidée vinrent en barque massacrer les autres. Cette marée si forte et le malheur des Perses eurent pour cause, disent les Potidéates, la profanation du temple de Poséidon et de sa statue, qui sont dans le faubourg de la ville, par les soldats perses, ceux-là justement que la mer fit périr ; en en donnant cette cause, ils me paraissent d'ailleurs dire vrai."

 

Agrandir le plan

 

Depuis longtemps, des chercheurs voient dans cet extrait le premier récit historique d'un tsunami. Tous les éléments sont réunis en quelques lignes : le retrait de la mer suivi d'une montée rapide des eaux avec une amplitude de vagues exceptionnelle. D'un autre côté, le texte d'Hérodote est écrit une trentaine d'années après les faits, qui remontent à l'époque où l'historien est un petit enfant. D'où la question que s'est posée une équipe germano-grecque : est-il possible de retrouver des indices physiques de ce possible tsunami antique ? Tous ceux qui ont encore en tête les impressionnantes vidéos du 11 mars 2011 au Japon se souviennent des quantités gigantesques de matériel et de boue transportées par les flots loin à l'intérieur des terres. De 2007 à 2009, ces chercheurs ont mené plusieurs campagnes de carottages sur le pourtour du golfe Thermaïque, la partie nord-ouest de la mer Egée où le tsunami est censé s'être produit. La région est propice à pareil phénomène, notamment en raison de sa sismicité : le jeu de failles nord-anatoliennes qui font régulièrement trembler la Turquie se prolonge en effet en mer Egée et passe précisément juste devant l'entrée du golfe Thermaïque.

Le géologue allemand Klaus Reicherter, de l'université technique de Rhénanie-Westphalie à Aix-la-Chapelle, a, le 19 avril, présenté les résultats de ces fouilles à la conférence annuelle de la Seismological Society of America, à San Diego (Californie). Son équipe et lui ont exploré d'anciennes zones de lagunes et de marécages situées à plusieurs centaines de mètres à l'intérieur des terres, qui étaient des endroits susceptibles d'avoir conservé le matériel déposé par un tsunami. En creusant, ils sont tombés sur des coquillages et fragments de coquilles arrachés aux fonds marins dans une couche datant d'il y a environ 2 500 ans (avec une marge d'erreur de plus ou moins 25 ou 30 ans). L'an 479 avant notre ère tombe presque au milieu de cette fourchette.

Cette équipe a, en plus de ces résultats, également procédé, avec l'aide du CEA, à la modélisation d'un tsunami provoqué par un séisme en mer de magnitude 7. Comme l'explique une étude publiée en 2010 dans les Annales de géomorphologie, l'onde ainsi créée ne dépasse pas les 40 centimètres d'amplitude en haute mer. Mais, comme cela s'est passé en 2011 au Japon, lorsque les fonds remontent à l'approche des terres, la vitesse du train de vagues ralentit et celui-ci, qui conserve son énergie phénoménale, prend de l'ampleur. La modélisation a ainsi donné des vagues comprises entre 2 et 5 mètres de hauteur lors de l'arrivée sur les côtes.

Tous ces résultats indiquent que le phénomène caché derrière la vengeance de Poséidon décrite par Hérodote est très vraisemblablement un tsunami. Au-delà de ce nouvel éclairage historique, ces travaux ont surtout pour but de déterminer les zones les plus vulnérables. Ils disent ainsi que le golfe Thermaïque est bien plus susceptible que prévu d'être frappé par d'importants tsunamis, lesquels ne sont pas réservés aux océans Pacifique et Indien. D'où l'urgence qu'il y a à développer, dans cette région de Grèce, un système d'alerte aux tsunamis. Pour Klaus Richerter, il ne faut pas oublier "que les plages de la Méditerranée sont noires de monde pendant les vacances d'été. Toutes les populations y sont présentes (des vieux, des jeunes, des familles, des handicapés, etc.). Le problème c'est que, en cas de tsunami, tous ont besoin d'être informés qu'ils doivent fuir et se diriger vers des terrains plus élevés. Imaginez qu'ils le fassent tous en voiture... Un problème supplémentaire dans l'évacuation des zones à risques, c'est la manière dont on prévient les gens. A la différence de la moyenne des tsunamis qui se produisent dans le Pacifique ou l'océan Indien, ceux de la Méditerranée touchent les côtes après un temps très court, compris entre 15 et 45 minutes après le séisme." Autour de la mer Egée, la Grèce et la Turquie sont les seuls pays à risques, mais le chercheur allemand signale que si un violent séisme se produit au sud de la Crète, comme celui de 365,"tout l'est du bassin méditerranéen sera touché, ce qui inclut les pays du Proche-Orient, l'Egypte, la Libye, la Tunisie, l'Italie (Sicile) et Malte." En 365, le tsunami qui avait suivi le tremblement de terre crétois avait ainsi ravagé la ville d'Alexandrie.

 

Après avoir commencé ce billet en citant Hérodote, je ne saurais le terminer sans citer l'autre grand historien grec du Vsiècle av. J.-C., Thucydide. Dans sa Guerre du Péloponnèse, il évoque une série de tremblements de terre qui frappent la Grèce en 426 av. J.-C. Il écrit notamment qu'"on vit à Orobiaï, en Eubée, la mer s'éloigner de ce qui était alors le rivage, puis se soulever et déferler sur une partie du territoire de cette cité, dont une certaine étendue resta submergée, alors qu'ailleurs les flots se retiraient." On ne sait évidemment rien, à l'époque, de la mécanique des tsunamis mais Thucydide indique dans une note de bas de page une intuition pas entièrement juste mais tout de même étonnante : "Ces raz de marée sont provoqués, selon moi, par les séismes. Là où la secousse est la plus forte, les flots sont entraînés loin du rivage, avant de revenir brusquement pour déferler sur les terres avec d'autant plus de violence. Je ne crois pas que ce phénomène puisse se produire s'il n'y a pas de tremblement de terre." Intéressant de voir comment, en quelques décennies, on est passé de la vengeance de Poséidon à une tentative d'explication plus rationnelle. Thucydide suit ainsi la voie de son ancien maître, Anaxagore, philosophe qui tâchait de trouver des origines naturelles et non divines aux phénomènes cosmiques.

Pierre Barthélémy (@PasseurSciences)

 

Post-scriptum : c'est la deuxième fois que ce blog évoque une enquête scientifique consacrée à un événement de la Grèce antique. Pour ceux que cela intéresse, voici un lien vers le billet intitulé "Quelle maladie a ravagé la ville d'Œdipe ?".

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

Commenter cet article