La violence contre les femmes en Turquie. Une réalité islamique?

Publié le 16 Mai 2011

Manifestation menée le 17 avril dernier à Ankara par l'écrivain Ruhat Mengi (qui brandit la poupée), contre les meurtres de femmes en Turquie et la maltraitance des enfants.
Manifestation menée le 17 avril dernier à Ankara par l'écrivain Ruhat Mengi (qui brandit la poupée), contre les meurtres de femmes en Turquie et la maltraitance des enfants. Crédits photo : © Umit Bektas / Reuters/REUTERS

Les défaillances dans l'application de la loi en dépit des réformes successives du droit pénal et de la famille sont alarmantes. Le gouvernement a pris de nouveaux engagements.

Ne pas rester cloîtrée dans son appartement malgré un arrêt de travail d'un mois est sa façon de conjurer le sort. Doucement, pour ne pas réveiller ses blessures, Filiz Akdogan s'affaire de nouveau dans le salon de coiffure, à Maltepe, quartier animé de la rive asiatique d'Istanbul. Dimanche 24 avril, son ancien mari a tenté de l'y assassiner alors qu'elle était en train de couper les cheveux d'une cliente. Il l'a poignardée avec un tournevis, dans le ventre, les poumons et à l'aisselle. La jeune femme de 27 ans ne doit d'être encore en vie qu'à l'intervention de son patron. Divorcée il y a deux ans, Filiz Akdogan avait pourtant porté plainte à deux reprises pour menaces de mort: «La police m'avait dit de ne pas m'inquiéter, que, s'il avait dû agir, il l'aurait déjà fait.» Après l'agression, son frère a monté la garde 24 heures sur 24 devant sa chambre d'hôpital. «Je n'avais aucune protection et ma famille craignait qu'il ne revienne.» C. K. a fini par être arrêté… quand des journalistes turcs ont demandé au juge pour quelle raison il se trouvait toujours en liberté. «J'ai peur qu'il sorte très vite de prison, glisse cette jolie rousse aux yeux verts. Que se passera-t-il alors?»

Crimes d'honneur

Le site Internet Bianet, spécialisé dans les droits de l'homme, a évalué, rien qu'en épluchant la presse, à 52 le nombre de femmes assassinées aux mois de février et mars en Turquie. De 2002 à 2009, le ministère de la Justice signale une multiplication par 14 des cas recensés, passant de 66 à 953. Ces statistiques vertigineuses correspondent-elles à une augmentation, à une meilleure prise en compte du phénomène, ou aux deux à la fois? Les crimes d'honneur et les meurtres perpétrés par les conjoints retiennent désormais davantage l'attention de la société. Mais les associations de défense des femmes sont persuadées que la violence est en recrudescence. D'autant que l'an dernier, 27% de celles qui ont été tuées l'ont été après avoir engagé une procédure de divorce. «Leur volonté d'émancipation accroît le risque», analyse Esra Bas, avocate. «Mon ex-mari n'était pas violent jusqu'à notre séparation, raconte Filiz Akdogan. La situation s'est envenimée quand il a vu que je me débrouillais très bien sans lui.»

Des réformes successives du Code pénal et de la famille ont pourtant renforcé le droit des femmes en Turquie ces dernières années. Et les 47 pays membres du Conseil de l'Europe étaient réunis mercredi à Istanbul pour signer une Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique. Ce traité exemplaire a bénéficié de la résolution d'Ahmet Davutoglu, ministre turc des Affaires étrangères, qui présidait le Conseil des ministres de l'institution. «Cette convention constitue la preuve la plus manifeste» de l'engagement du gouvernement, déclare Güldal Aksit, présidente de la commission pour l'égalité homme-femme au Parlement turc, tout en reconnaissant que «l'emprise de la structure de la famille traditionnelle» turque isole les victimes.


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Un rapport de l'organisation Human Rights Watch met en exergue un facteur aggravant, voire mortel: la non-application de la loi… Des défaillances en chaîne des autorités apparaissent au fil des témoignages recueillis. «La police et les procureurs ne prennent pas les femmes au sérieux, les renvoient chez elles, les juges tardent à délivrer des ordonnances de protection et quand ils en prennent, elles ne sont pas appliquées, résume Gauri Van Gulik, auteure de l'enquête. Non seulement le système de protection ne fonctionne pas mais il risque d'exacerber les tensions.»

«Conservatisme croissant»

Pas une semaine ne passe sans qu'une histoire tragique ne vienne conforter ce diagnostic. À Ankara, Ayse Pasali, 42 ans, a été poignardée à mort par son ancien mari. La presse a révélé que la justice n'avait pas accédé à sa demande de protection bien que le meurtrier présumé ait dit à leurs enfants qu'il allait tuer leur mère. En février, Arzu Yildirim, 33 ans, a été abattue de huit balles dans une rue d'Istanbul par son ex-conjoint. Dans son sac à main, une plainte déposée deux jours avant le drame. Un collectif d'associations a porté plainte contre le procureur qui n'a pas assuré sa sécurité en dépit des signes annonciateurs. «Arzu a été abandonnée, seule face à son destin», se révolte Meriç Eyüboglu, avocate qui a lancé les poursuites contre le ministère public.

Comme nombre de militantes féministes, elle met aussi en cause le désintérêt du parti islamo-conservateur (AKP) au pouvoir: «Les valeurs religieuses et le conservatisme croissant en tant qu'approche politique et idéologique exigent le contrôle des femmes et de leur corps.» La vie publique reste truffée de déclarations sexistes. En février, un professeur de théologie a déclaré que porter un décolleté était une incitation au viol. Les associations des droits de l'homme ont réclamé une sanction. Le Conseil de l'enseignement turc a tranché: le point de vue de l'universitaire relève de la liberté d'expression.

Seule évolution positive, la loi sur la protection de la famille devrait être amendée à la rentrée prochaine. Le texte, qui prévoit un dispositif sophistiqué de prise en charge des victimes, présente une lacune béante car il ne s'applique qu'aux femmes mariées. Celles qui ne le sont que religieusement, qui vivent en concubinage ou qui sont divorcées en sont pour l'instant exclues.

 


 

Le Conseil de l'Europe agit

Les États européens pris en flagrant délit de non-assistance aux femmes maltraitées ne pourront plus se retrancher derrière des carences législatives. Adoptée le mois dernier par le Comité des ministres du Conseil de l'Europe, la Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique a été ratifiée mercredi à Istanbul par les 47 pays de l'institution européenne. «Il s'agit de la première convention internationale qui traite aussi directement de la violence faite aux femmes», se félicite Carlo Chiaromonte, chef de la division pénale du Conseil de l'Europe. Le traité, qui concerne également les hommes et les enfants, oblige les signataires à ériger en infractions pénales les violences sexuelles, physiques et psychologiques, les crimes d'honneur, les mariages et les stérilisations forcés, les mutilations sexuelles… Un cadre commun afin d'aligner les pratiques entre les pays et les poursuites judiciaires des auteurs a aussi été mis en place.

 


 

Malgré son arsenal juridique, l'Espagne stagne

L'Espagne fait figure de pays pionnier dans la lutte contre les violences conjugales. Le vote à l'unanimité d'une loi-cadre contre la violence domestique fut en 2004 l'aboutissement d'un long travail des associations féministes. L'ambition de cette loi, dite «intégrale», était d'attaquer le problème sur tous ses fronts. Adoptée quelques mois après l'arrivée au pouvoir de José Luis Rodriguez Zapatero, elle devait être l'un des marqueurs politiques du gouvernement socialiste.

De fait, la loi contre la «violence de genre» est un véritable arsenal antiagressions. Outre la création de tribunaux spécialisés sont renforcées l'assistance sociale et psychologique des victimes ou encore l'éducation et la prévention. Madrid a également innové sur le plan technologique, en acquérant quelque 3000 bracelets électroniques destinés tenir à distance les maris violents. Le dispositif avait retenu l'attention de Nadine Morano, lors de son déplacement en Espagne en 2009.

Hélas, six ans et demi après l'adoption de cette batterie de mesures, les résultats tangibles restent minces. Ainsi, en 2010, 73 femmes ont encore péri sous les coups de leur conjoint… Soit une de plus qu'en 2004, l'année du vote de la loi.

Manque de formations et pression sociale

Pour expliquer cette stagnation des statistiques, les promoteurs de la nouvelle législation mettent souvent en cause les magistrats. «Les juges ont très mal appliqué ces textes», explique ainsi Ana Maria Pérez del Campo, à la tête de l'une des associations à l'origine de la loi de 2004. Exemple: sur les 3000 bracelets mis à la disposition des juges en 2009, seuls 641 ont été distribués, soit 21% du total.

Selon la présidente de la FAMSD, les magistrats ne sont pas assez formés pour aborder le problème et restent victimes d'une certaine pression sociale. «Malgré les démentis officiels, les rumeurs sur de fausses plaintes de femmes battues courent toujours. La loi a réveillé la colère et le machisme d'une partie importante de la société.»

L'Espagne, toutefois, est parvenue à faire du fléau un véritable enjeu de mobilisation nationale. La majorité des médias rend compte de chaque homicide conjugal. Les campagnes institutionnelles recrutent sans peine leurs porte-parole parmi les célébrités nationales. Acteurs, journalistes, sportifs et autres chanteurs ont récemment défilé à la télévision, brandissant «un carton rouge contre l'agresseur». «La société mettra du temps à évoluer. Mais aujourd'hui, aucun Espagnol ne peut nier l'existence du problème. Nous avons réussi à rendre ce fléau visible», se réjouit Pérez del Campo.

Autre motif d'espoir: les victimes prennent conscience de leurs droits. Entre 2007 et 2010, le nombre de plaintes pour mauvais traitements est ainsi passé de 126.000 à 134.000. Un premier pas primordial, comme le rappelait récemment la ministre de la Santé, de l'Égalité et des Politiques sociales, Leire Pajin: «Les femmes battues doivent entrer dans le système de protection pour que nous puissions les défendre.»

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Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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Nancy VERDIER 16/05/2011 16:11



Merci pour ces articles de fonds sur la condition féminine en Turquie et Espagne et surtout sur les violences conjugales. J'ai bon espoir pour l'Espagne, car c'est un enjeu d'ordre national et
les associations de femmes ont pris les choses en main. Par contre en Turquie où des pratiques de crimes d'honneur d'un autre âge perdurent, et où le gouvernement évolue dans un sens
pro-islamique, les choses seront beaucoup plus difficiles pour les femmes. La Turquie n'est pas un pays uniforme. Istanbul est en train de s'islamiser davantage, les femmes sont essentiellement
voilées et portent des Hijab et la violence et la haine des étrangers est perceptible.  Par contre à Izmir on sent un vent de liberté et de jeunesse.



(Clovis Simard,phD) 16/05/2011 13:29



DSK !


LE POUVOIR REND FOU! LE POUVOIR ABSOLU, ABSOLUMENT FOU !