Le Liban se classe 34e dans le rapport 2010 du Fonds pour la paix sur les États défaillants.

Publié le 17 Août 2010

Les pressions régionales et l'instabilité chronique poussent les Libanais toujours davantage vers leurs communautés religieuses.

 

 

                Dans le classement mondial des États défaillants, le Liban se classe avec un score de 90,9 points entre le Burkina Faso et le Liberia, parmi les 37 pays (sur 177) pour lesquels les auteurs de l'étude tirent la sonnette d'alarme.

Détérioration des services publics, délégitimation de l'État, ingérence de puissances étrangères, appareil sécuritaire agissant comme un État dans l'État, développement économique déséquilibré, etc., les indicateurs choisis par le Fonds pour la paix, auteur du rapport, sont tous dans le rouge en ce qui concerne le Liban.

Un diagnostic difficile à croire pour un étranger de passage à Beyrouth, tant est positive la première impression que donne la capitale libanaise, avec ses élites cosmopolites, ses immeubles flambant neufs, ses restaurants à la pointe de la mode… Au point d'ailleurs que le Liban se classe en tête des recommandations touristiques de médias internationaux comme le New York Times. «En fait, Beyrouth c'est Bamako qui se donne des airs de New York», résume Greg, un photographe français établi récemment au Pays du cèdre.

 

«L'État libanais est né incapable» 

 

«L'État comme cadre formel de gestion organisée des affaires de la population n'a cessé de reculer, que ce soit en termes de qualité des prestations ou d'emprise sur la population libanaise», analyse l'économiste et polytechnicien Charbel Nahas, devenu ministre des Télécoms. La dette publique, qui représente 150 % du PIB, est le reflet le plus éloquent de cet effritement, explique-t-il : «Ce qui restait de l'État, à savoir sa fonction financière, a été asservi au bénéfice des groupes subétatiques que l'on appelle “communautés”.» Elles sont 18 au Liban, de taille plus ou moins importante, vivant pour certaines en quasi-autarcie, très attachées aux modalités de leur représentation politique - au point par exemple de paralyser les nominations administratives, la confession des candidats primant sur leurs compétences.

Il ne faut pas oublier que la notion moderne de l'État est importée dans cette région du monde où l'empire ottoman a prévalu pendant des siècles, rappelle le sociologue Melhem Chaoul. Or selon lui, accouché par le mandat français en 1920, «l'État libanais est né incapable». Le système impérial accordait une grande autonomie quotidienne aux familles, ethnies, communautés et l'État se résumait à l'armée et à l'impôt, n'intervenant que très peu dans la vie quotidienne des gens. Lorsque la France a gouverné le Liban, elle n'a réussi à imposer sa conception jacobine d'un État républicain moderne qu'à Beyrouth. «En dehors de la capitale, les Français ont adopté la méthodologie ottomane, c'est-à-dire qu'ils se sont appuyés sur les familles.»

L'expérience du président Fouad Chehab dans les années 1960 a été l'unique tentative sérieuse à ce jour d'instaurer un État assurant un service public minimum. La guerre a fait avorter son expérience qui aurait pu à terme aboutir à un État de droit moderne. Aujourd'hui, les pressions régionales, l'instabilité chronique, les craintes qui tournent à la paranoïa poussent les gens toujours davantage vers leurs communautés, l'État n'étant pas perçu comme un protecteur. C'est ainsi que le pays a pu fonctionner de novembre 2006 à mai 2008 avec un Parlement bloqué qui déniait toute légitimité au gouvernement en place et que la présidence de la République est restée vacante pendant six mois. Cet été, le fait que le Parlement examine le projet de budget pour l'année 2010, déjà largement entamée, est perçu comme un exploit car le Liban fonctionne sans loi de finances depuis 2004.

 

Multiplication des comportements déviants

 

«La multiplication des comportements déviants est le signe le plus flagrant de l'effritement de l'État», souligne Melhem Chaoul en référence à la banalisation de la fraude pendant les examens publics comme le brevet, ou, plus grave, à des incidents qui ont défrayé la chronique, comme le lynchage en mai dernier d'un Égyptien accusé de meurtre et de pédophilie par des villageois qui ont préféré se faire justice eux-mêmes. L'homme a été pendu à un croc de boucher sur la place publique en présence de policiers impuissants.

Plus récemment, des hommes en armes ont contraint un hôpital à prendre en charge un blessé de la route, les établissements de santé ayant la réputation de refuser les malades sans couverture médicale (ce qui est le cas de plus de la moitié des Libanais). La presse a par exemple rapporté il y a un an le décès d'un homme qui avait été successivement refusé par plusieurs hôpitaux. «Quand des citoyens lambda en arrivent à penser qu'ils peuvent bénéficier d'une impunité totale, soit dans des zones sanctuarisées, soit grâce à une couverture politique, ils tentent leur chance !» s'inquiète Melhem Chaoul.

LIRE AUSSI :

» À Beyrouth, la rengaine d'Abou Ali

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

Commenter cet article