Le Nigeria peut-il disparaître? Par Pierre Cherruau

Publié le 22 Août 2012

Les affrontements récurrents entre chrétiens et musulmans amènent à s'interroger sur l'avenir du "géant de l'Afrique". Le Nigeria peut-il survivre?

L'église Sainte Thérèse, à Madalla, près d'Abuja, le 25 décembre 2011. REUTERS/Afolabi Sotunde

Slate Afrique / Août 2012

Les autorités ont instauré un couvre-feu nocturne dans la ville d'Okene, dans le centre du Nigeria, où 19 chrétiens ont été tués dans l'attaque d'un temple, ont déclaré le 8 août des responsables. 
Les images du carnage de Noël à Jos et Abuja ont fait le tour du monde. Des corps meurtris, suppliciés: ceux de Nigérians, de confession chrétienne, qui ont payé de leur vie le simple fait de s’être rendus à la messe de Noël, au petit matin. En famille. D’une jeune femme qui s’était endimanchée, ne reste plus qu’une paire d’escarpins. Le sol de latérite a bu le sang versé. Les attentats ont été revendiqués par la secte islamiste Boko Haram. Une quarantaine de chrétiens y ont laissé la vie la nuit de Noël.

Déjà l’année dernière, Boko Haram avait frappé le 24 décembre.

Le lendemain des attentats du 24 décembre 2011, des chrétiens apeurés ont fui en masse le nord du Nigeria majoritairement peuplé de musulmans.

Ces images d’horreur ne sont pas nouvelles. Le Nigeria est régulièrement le théâtre d’affrontements entre chrétiens et musulmans depuis des dizaines d’années. Mais il faut bien reconnaître que la situation s’aggrave. Par le passé, il était difficile de parler d’affrontements religieux à proprement dit. La plupart des musulmans du Nord sont haoussas et fulanis (peuls). Lorsqu’ils affrontent des Ibos (originaires du Sud-est, ex- Biafra) et très majoritairement catholiques, il est difficile de connaître l’origine exacte de l’affrontement. S’agit-il avant tout d’un conflit ethnique, d’un affrontement religieux ou économique et social? Dans la région de Jos des pasteurs peuvent combattre des cultivateurs. Ils n’ont pas la même religion, mais à la racine du conflit existe une cause: ils convoitent les mêmes terres.

La ville de Jos, l'un des épicentres de la violence

Avec Boko Haram, il est difficile d’évoquer un affrontement d’une autre nature que religieuse. Boko Haram, dont le nom signifie en langue haoussa «l’éducation occidentale est un péché», considère qu’il faut instaurer un Etat islamique au Nigeria. Boko Haram estime qu’il faut combattre tout ce qui peut avoir un lien avec l’Occident: les chrétiens, mais aussi les institutions internationales. Boko Haram justifie ainsi son attentat contre le bureau des Nations unies à Abuja en août 2011.

Son combat ne peut que susciter une vive inquiétude dans un pays où la moitié de la population est chrétienne (80 millions de chrétiens cohabitent de plus en plus difficilement avec 80 millions de musulmans).

Jos, grande ville du centre du Nigeria, est devenue l’un des épicentres de la violence. Le 11 septembre 2001, des affrontements entre chrétiens et musulmans ont fait des centaines de morts dans cette ville. Depuis lors, les massacres se sont multipliés. 

 «Aujourd’hui à Jos, chacun vit dans son quartier, les musulmans restent chez eux et les chrétiens font de même. Il y a quelques années, tout le monde se mélangeait. Mais c’est trop dangereux d’être chrétien et de vivre dans un quartier musulman, à la moindre émeute l’on risque sa vie», dit un enseignant de Jos.

         Comment expliquer une telle montée de la violence dans une ville qui était surnommée«city of peace» jusqu’il y a peu?

«Lorsque la charia a été instaurée dans le nord du Nigeria, il y a dix ans, des milliers de chrétiens victimes d’exactions sont venus se réfugier à Jos. Ils ont voulu se venger des musulmans. Du coup, ils s’en sont pris à ceux qu’ils ont trouvé à Jos».

Depuis lors la méfiance, parfois la haine, monte entre les confessions. Elle est d’autant plus difficile à juguler que nombre de chrétiens ont, eux aussi, une conception plus «agressive» de leur foi. Le catholicisme perd du terrain au profit des églises évangéliques qui considèrent bien souvent qu’elles doivent partir à la conquête du nord, en organisant des «crusades», grands rassemblements destinés à propager leur foi.

Mais, la principale source de peur demeure Boko Haram: la secte islamiste inquiète d’autant plus que le régime fédéral ne parvient pas réellement à la combattre. L’armée nigériane avait tué des centaines de partisans de Boko Haram en 2009. Elle avait notamment exécuté Mohammed Yusuf, son dirigeant. Le régime fédéral s’est bercé d’une douce illusion. Celle d’en avoir fini avec la secte. Mais, après quelques mois de réorganisation au Tchad et au Sahel, ses actions ont repris de plus belle.

Comment expliquer cette capacité à frapper au cœur d’Abuja, la capitale fédérale?

«Boko Haram bénéficie du soutien de nombreuses élites du nord musulman. Une aide logistique et financière» explique à Slate Afrique, l’universitaire nigérian, Tunde Fatunde.

Selon ce professeur à l’université de Lagos (capitale économique du Nigeria),

«Une grande partie des élites du nord n’accepte pas que le Nigeria soit dirigé par Goodluck Jonathan, un chrétien du sud».

Ces élites le tolèrent d’autant moins que le Nigeria a été dirigé pendant dix ans par un autre chrétien originaire du Sud, Olusegun Obasanjo.

Les élites du nord se sentent flouées

Après le long règne d’Obasanjo (de 1999 à 2007), les élites du nord pensaient que leur tour était venu. Mais la santé chancelante de Yar Adua (élu en 2007, mort en 2010) en a décidé autrement. Une autre source de ressentiment car le «parrain» de Yar Adua, Olusegun Obasanjo, n’ignorait rien des ennuis de santé de son poulain. D’aucuns affirment même que c’est l’une des raisons pour lesquelles il a été choisi. Rapidement, son vice-président, Goodluck Jonathan, s’est trouvé aux commandes. Il a été élu à la présidence en avril 2011.

Au Nigeria, l’enjeu est de taille«C’est au Sud que se trouve la puissance économique (le pétrole, le gaz et les ports). Depuis l’indépendance, le pouvoir politique était pour l’essentiel resté entre les mains de militaires originaires du Nord. Dès lors, il existait une sorte d’équilibre entre le sud chrétien et le nord musulman» explique Ade, un magistrat nigérian.

Cet équilibre fragile est rompu avec le maintien au pouvoir de Goodluck Jonathan. Dès lors, la virulence de Boko Haram n’a sans doute pas uniquement des racines religieuses: elle se nourrit d’antagonismes politiques et économiques.

Pour autant le danger n’en demeure pas moins grand de voir «se désintégrer» le Nigeria. La rébellion du Biafra (1967-1970) qui a fait près de trois millions de victimes avait été précédée d’affrontements meurtriers dans le nord du Nigeria. Ces massacres de chrétiens avaient été qualifiés de «pogroms» par les Ibos. Des centaines de milliers d’entre eux étaient alors rentrés dans leur région d’origine, le sud-est du Nigeria.

Lorsqu’il avait proclamé en 1967 l’indépendance du Biafra (pays ibo), le général Emeka Ojukwu avait «légitimé» son combat en faisant référence à la nécessité de protéger les siens contre des «pogroms». Si les massacres de chrétiens se poursuivent, d’autres dirigeants du sud pourraient s’inspirer d’Ojukwu. Même si cette voie s’avère extrêmement périlleuse.

Il serait caricatural de considérer que le Nigeria est constitué de deux blocs homogènes. Un nord musulman et un sud chrétien. Le Nigeria compte plus de deux cent ethnies. Les Ibos, très souvent commerçants, sont présents dans tout le pays. Auraient-ils intérêt à se retrouver bloqués dans un «réduit du sud-est»? Difficile à imaginer.

Le syndrome de la guerre du Biafra

Autre obstacle à une sécession selon des critères religieux, dans le sud-ouest notamment, populations chrétiennes et musulmanes, sont très mélangées. Parfois au sein de mêmes familles. Il n’est pas rare que des Nigérians changent de confession. Ainsi Moshood Abiola, vainqueur de la présidentielle de juin 1993 a longtemps été chrétien. De même, Olusegun Obasanjo, chrétien baptiste, a été musulman.

Autre obstacle à la désintégration du Nigeria, les «petites ethnies» ne veulent pas forcément se retrouver en tête-à-tête avec une grande ethnie. Ainsi, en 1967, des ethnies côtières avaient contribué à faire échouer la rébellion biafraise. Elles ne voulaient pas se retrouver sous tutelle des Ibos. Ces ethnies préfèrent fréquemment la domination lointaine d’une capitale fédérale à celle de la grande ethnie avec laquelle elles cohabitent depuis toujours.

En 1967, la sécession biafraise n’avait été soutenue par aucune grande puissance, à l’exception notable de la France. Les Etats-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne avaient appuyé militairement le pouvoir fédéral nigérian. A l’époque l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation était un dogme que presque personne n’osait remettre en cause.

Mais, récemment ce précepte d’intangibilité des frontières a été soumis à rude épreuve: le Sud-Soudan a obtenu son indépendance avec l’assentiment général. Le Nigeria n’en est pas là. Mais si le pays devenait difficilement gérable, si les antagonismes entre le nord musulman et le sud chrétien devaient s’accroître, des partenaires du «géant de l’Afrique» pourraient se résoudre à cette éventualité. Afin de sécuriser les approvisionnements en pétrole.

Le Nigeria reste avec l’Angola, le premier pays producteur de pétrole en Afrique subsaharienne. Son or noir est particulièrement prisé des Etats-Unis. Si demain le Nigeria était à nouveau menacé par les démons de la sécession, comment réagiraient ses partenaires? Feraient-ils preuve pour l’empêcher du même activisme qu’en 1967? Rien n’est moins sûr.

Pierre Cherruau

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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