Le Titanic Européen a heurté l’iceberg par Jean-Patrick Grumberg

Publié le 23 Décembre 2011

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Un accord a été trouvé le 9 décembre dernier entre les dirigeants européens, destiné à « sauver l’euro » et à sauver l’Union. C’est ce qu’on a dit, tout au moins. 
 
David Cameron, au nom du Royaume Uni, a décidé de ne pas ratifier et de s’éloigner. On a ajouté que le Royaume Uni s’était isolé de l’Europe, et on a fustigé David Cameron.
 
La réalité est très différente. L’accord trouvé n’en est pas vraiment un. Il implique de renégocier un traité ou une modification de traité dans un délai de trois mois. Et il n’a rien sauvé du tout. Au mieux, il a offert une forme de rafistolage à un système qui craque de tout côté et qui s’effondrera, d’une manière ou d’une autre, très bientôt. Au pire, il n’aura été qu’un subterfuge, et l’effondrement viendra plus vite encore. D’ores et déjà, les marchés financiers et les agences de notation rendent un verdict sévère, et pessimiste. 
 
Pour ce qui concerne Cameron et le Royaume Uni, ce n’est pas le Royaume Uni qui s’est éloigné de l’Europe : c’est l’Europe qui s’est éloignée du Royaume Uni et de la réalité économique. Cameron a quitté un navire en train de faire naufrage, et on ne peut que lui donner raison. 
 
L’Europe a été construite comme un navire censé être insubmersible, et elle coule comme les navires censés être insubmersibles le font, lorsque menés par des capitaines aveuglés par une confiance qui confine à l’arrogance, ils se heurtent à l’iceberg. L’iceberg, en l’occurrence, est la réalité économique du monde. 
 
Le projet de construction européenne a d’emblée, dès les années 1950, été porteur d’un défaut majeur : ce que Friedrich Hayek a appelé le constructivisme, à savoir, la volonté de construire une société à partir d’idées abstraites énoncées a priori.
 
Le constructivisme européen a, comme tous les constructivismes mis en œuvre, reposé sur un absolutisme : le pouvoir accaparé par une caste se proclamant détenir la vérité a priori, et se considérant à même de remodeler les sociétés à sa guise. 
 
Le « marché commun » est toujours allé de pair avec des éléments de planisme, de dirigisme et d’économie administrée, tels que la politique agricole commune. Ces éléments se sont accentués au fil du temps. 
 
Le pouvoir laissé aux populations de décider démocratiquement s’est très vite trouvé confisqué par les capacités de décision laissées à la Commission de Bruxelles, et par les réunions à huis clos des Conseils européens où les dirigeants de chaque pays décidaient entre eux.
 
La mise en place de la monnaie unique devait aller de pair avec une forme d’unification politique et d’abolition presque complète des vestiges subsistant de démocratie et de souveraineté des pays de l’Union. 
 
L’unification n’a pas eu lieu. La monnaie unique a été mise en place pour dix sept pays. Il était évident aux yeux de tous les économistes compétents que la zone euro ainsi créée n’était pas une zone monétaire optimale et que des dysfonctionnements porteurs de désastres potentiels allaient se dessiner.
 
J’avais écrit à l’époque, parmi d’autres, qu’il faudrait tout au plus une décennie pour que les désastres se dessinent. Nous y sommes. 
 
Les écarts de productivité, les différences économiques entre les pays de la zone euro ont fait que, faute de pouvoir dévaluer leur monnaie, les pays moins productifs se sont trouvés asphyxiés et n’ont eu pour variables d’ajustement que des déficits commerciaux et budgétaires de plus en plus amples, puis une montée du chômage et de la pauvreté. Les dettes des pays concernés se sont creusées. Les banques des pays en question et celles de pays plus productifs ont été incitées à acheter les dettes.
 
Les taux d’intérêts correspondant au risque et au marché des pays les plus solvables ont servi pour des investissements dans des pays bien moins solvables, ce qui a occasionné des bulles qui ont fini par crever. 
 
Nous sommes face aux résultats. 
 
Plusieurs pays sont d’ores et déjà en situation de faillite ou très proches de la faillite. Nul ne veut plus leur prêter, sinon à des taux prohibitifs. Laisser ces pays déposer leur bilan impliquerait une explosion de la zone euro et des pertes abyssales pour les banques de pays tels que la France.
 
Les pays qui, en apparence, sont en meilleure santé, tels l’Allemagne, ne veulent plus verser d’argent en pure perte dans la caisse des pays en faillite ou très proches de la faillite, et, de toute façon, le peuvent de moins en moins : l’Allemagne, précisément, est elle-même endettée à hauteur de 83% et a désormais des difficultés à trouver preneurs pour ses titres de dette. 
 
L’accord passé le 9 décembre propose la renégociation d’un traité, le nouveau texte devant inclure un retour à l’équilibre des comptes de tous les pays de la zone euro, des sanctions contre les pays qui dérogeraient à la règle, et une mise sous contrôle des budgets de tous les pays de la zone par les détenteurs du pouvoir technocratique suprême. 
 
S’ajoute une augmentation du Fonds de stabilisation financière (sous le nom de « mécanisme de stabilité européenne ») dans des proportions astronomiques, le fonds en question devant servir à racheter les dettes des pays en faillite ou très proches de la faillite. 
 
Des pays tels que la Grèce, le Portugal ou l’Italie ne pourront revenir à l’équilibre des comptes qu’en procédant à des coupes drastiques dans leurs dépenses publiques. On leur demandera aussi d’augmenter taxes et impôts.
 
Dès lors qu’une bonne part des dépenses publiques concernées sont des aides aux chômeurs et aux plus pauvres, et que le taux de chômage et de pauvreté dans ces pays est très élevé, les conséquences sont aisées à imaginer. 
 
Dès lors que les taxes et les impôts supplémentaires vont asphyxier la possibilité de créer des entreprises et des emplois dans ces pays, les conséquences sont plus aisées à imaginer encore. Les pays du Sud de l’Europe sont condamnés à la récession durable, et à une paupérisation croissante. Et cela sans que les populations aient voix au chapitre, et sans qu’on leur offre l’issue qui leur permettrait de se maintenir la tête hors de l’eau : une dévaluation de la monnaie par l’effet des marchés. 
 
Des pays tels que la France ou l’Allemagne vont, au nom du « mécanisme de stabilité » s’endetter davantage pour que des pays beaucoup plus endettés et sans la moindre capacité de rembourser s’endettent plus encore. Ce qui est une fuite en avant désespérée. 
 
La Banque Centrale européenne ne monétisera officiellement pas davantage les dettes des pays les plus endettés et ne contribuera officiellement pas au Fonds de stabilisation, mais officieusement, elle fera les deux en passant par l’intermédiaire du FMI. 
 
Les Etats Unis, déjà très endettés par la grâce des politiques de l’administration Obama vont eux-mêmes contribuer au Fonds de stabilisation. 
 
D’autres pays, tels la Chine sont appelés à la rescousse, mais ils sont très réticents et entendent poser des conditions très strictes. 
 
Nicolas Sarkozy espère que la fuite en avant lui permettra de sauver ses chances de réélection et que le grand cataclysme viendra après. 
 
Barack Obama espère lui aussi sauver ses chances de réélection. 
 
Le cataclysme sera-t-il retardé très longtemps ? 
 
C’est toute la question. Je pense que la réponse viendra très vite. 
 
Le Titanic européen est en train de couler. Sur le pont, des gens s’agitent en disant que la situation est grave, mais pas désespérée. 
 
Ils accusent la « finance internationale », qui n’est pour rien dans ce qui se passe, et ils n’accusent bien sûr pas le constructivisme européen et la façon dont l’euro a été conçu et mis en place, car cela équivaudrait pour eux à s’accuser eux-mêmes. 
 
Ils accusent aussi les agences de notation et se conduisent comme les gens qui, lorsqu’ils ont la fièvre, incriminent le thermomètre. 
 
Des discours économiques sensés se font entendre au Royaume-Uni et, au delà, dans le monde qui parle anglais, mais fort peu sur le continent. 
 
Comme sur le Titanic en son temps, on continue donc, sur le continent, à jouer du pipeau et d’autres instruments de musique. 
 
Vous dites qu’il serait temps de regarder la situation en face ? 
 
Regarder la situation en face impliquerait d’ajouter à ce que j’ai dit ici du cataclysme qui prend forme, d’autres ingrédients qui font partie intégrante du cataclysme : le vieillissement des populations, la grande faillite des Etats providence, l’islamisation rampante qui conduit à un changement de capital culturel très préoccupant, et semble devoir condamner l’Europe au sous-développement d’ici quelques décennies. 
 
Mais pourquoi regarder la situation en face lorsqu’on peut s’aveugler ?
 
Reproduction autorisée, et même vivement encouragée, avec la mention suivante et le lien ci dessous : 
© Jean-Patrick Grumberg pour www.Dreuz.info

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Economie-Finance-Industrie

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riziere 23/12/2011 17:59


Analyse que beaucoup d'experts font mais que nos dirigeants de gauche comme de droite font semblant de ne pas voir et se confinent dans leurs erreurs.