"Les accommodements raisonnables", tombeau de la laïcité.

Publié le 22 Janvier 2015

Par JEAN-PAUL BRIGHELLI

Ce n'est pas toujours simple de gérer une classe, et ces temps-ci moins encore. Quand vous avez face à vous quelques élèves d'origine nord-africaine, dont vous savez que certains au moins "sont" assez peu "Charlie", comme on dit désormais ; à côté d'eux, quelques élèves de confession ou de culture juive ; face à vous, deux élèves arméniens - on en a poignardé un à la sortie de son lycée il y a quelques jours à Marseille, une sorte de "marche blanche" à sa mémoire était organisée mardi ; sans compter bon nombre d'enfants ou de petits-enfants d'immigrés de toutes origines, vous vous demandez parfois sur quel pied parler, si je puis dire. 

Du côté des barbares

Nous travaillions avec une classe de Maths Sup sur les Perses d'Eschyle, et je leur faisais remarquer que cette pièce qui se passe tout entière du côté des barbares s'adresse néanmoins à un public grec (le mot "barbare" déjà en témoigne, comme je le rappelle par ailleurs). Pour preuve, la longue litanie de princes perses tués à Salamine : Dadaque, Lilée, Arsame, Argheste, Ariomarde - et même un certain "Arabe, le Magien", liste qui devait sonner aux oreilles des Athéniens installés dans le théâtre avec l'étrange étrangeté des noms nord-africains ou orientaux de mes listes d'élèves contemporains.

Pour leur faire saisir cette étrangeté, j'ai égrené leurs noms à tous, en forçant sur les intonations - comme un acteur du Ve siècle av. J.-C. l'aurait déclamé à Épidaure. C'est un exercice que je ne conseille pas forcément à des collègues débutants, il faut être bien sûr de maîtriser les troupes, la distanciation, et l'humour au second degré.

Walid Ben Bella, Yassine Khalil, Leïla Mdahoma, Hampaté Ba ou Abdoulaye Mdahoma - ainsi de suite. Mais j'ai immédiatement enchaîné sur tous les noms à consonance étrangère - Albertini (ou Brighelli - un arrière petit-fils de Toscan mâtiné de Corse, avec des racines catalanes - une horreur !), Teravanessian, Gomez, Brandao ou O'Connor. 

Puis j'ai rappelé la chanson fameuse (et que donc ils ne connaissaient pas) que chantait jadis Maurice Chevalier : "Et tout ça, ça fait / D'excellents Français..."

Une juxtaposition de "communautés"

Encore faut-il qu'on s'en donne la peine. Entre l'"apartheid" que Manuel Valls a cru déceler en France, et les recommandations de François Dubet, le plus connu des péda-sociologues, l'homme qui a si puissamment contribué, avec Philippe Meirieu, à orienter la politique scolaire de la Grande Décadence, dans les années 1990-2000, on glisse tout doucement vers une France qui ne serait plus qu'une juxtaposition de communautés (ah que je hais ce mot !) qui se regarderont de biais.

Et les propositions de François Hollande, formulées ce mercredi dans le grand amphi de la Sorbonne, vont dans le même sens. Fin de la posture présidentielle. On en revient à chouchouter sa clientèle d'intellectuels autoproclamés et de "communautés" électorales. On peut toujours annoncer un renforcement de l'autorité des maîtres, et le retour au respect - mais dans le cadre laxiste de la loi Jospin ? On peut affirmer qu'on ne "sous-estimera pas" les "incidents" autour de la minute de silence - mais on ne les "amplifiera" pas non plus : moins de deux cents, a dit Mme Vallaud-Belkacem, qui y était sans doute.

Il nous faut désormais, dit Dubet, "tenir compte des caractéristiques culturelles, ethniques, religieuses du peuple français". Et il persiste et signe : "Il existe déjà un semblant d'"accommodements raisonnables" en France : dans les cantines, on offre un plat de substitution aux enfants ne consommant pas de porc, sans empêcher les autres d'en manger. Peut-être est-il l'heure d'aller plus loin ? Et en tout cas de réaliser que la France ne sera plus jamais 100 % blanche, hétérosexuelle et chrétienne. Et qu'un jour peut-être, nous ne serons plus inquiets qu'une jeune Française porte un voile si elle l'a choisi et paraît épanouie de le porter."

C'est sans doute ce qui a inspiré les propositions de François Hollande. 

"Forteresse"

À tout poison, un contre-poison. Vendredi dernier, Jacques Julliard définissait l'intégration dans Marianne : "L'acceptation de règles communes, de moeurs communes, qui permet aux différences individuelles de s'exprimer sans remettre en cause la seule communauté acceptable, c'est-à-dire la communauté nationale". Et de rappeler que le judaïsme ou le protestantisme, longtemps en butte à une Église catholique sûre d'elle et dominatrice, "ont compris d'emblée que le statut d'indifférenciation que leur offrait la Révolution était pour eux un progrès et même un idéal".

Allusion, pour ceux qui, victimes de programmes sans cesse modifiés, n'ont pas franchement étudié 1789, à une phrase lancée alors par le comte de Clermont-Tonnerre : "Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus."

 Remplacez "juifs" par "musulmans", et vous avez la vulgate de ce que devrait dire un homme politique contemporain intelligent - il y en a.

La religion est du domaine privé. La vie publique, en France, est laïque. L'école doit l'être aussi, elle doit être cette "forteresse" que voulait Jean Zay (citée par François Hollande avec la même conviction qui faisait citer Blum à Sarkozy en 2007) et cesser de dériver vers le conglomérat d'opinions imbéciles et d'intolérances juxtaposées qu'elle est en train de devenir.

Mais le Camp du Bien en sait davantage.

Le Camp du Bien veut autoriser les menus et les horaires de piscine différenciés, les tenues vestimentaires qui ravalent la femme au statut de non-être, ou les programmes scolaires vidés de tout ce qui peut fâcher, la réécriture de l'Histoire dans le sens de l'auto-flagellation (ah, les horreurs commises par nos armées au cours de la colonisation / décolonisation ! Ah, l'esclavage ! Ah, la guerre d'Algérie !) et au mépris de la vérité (les Noirs et les Arabes mettaient les Noirs - et les Blancs - en esclavage, la colonisation a produit Senghor, et le massacre de 250 000 harkis, qui est à proprement parler un crime contre l'humanité, ce n'est pas l'armée française qui l'a perpétré, que je sache).

On n'aménage pas la laïcité

Ce qui fait de nous des êtres libres, c'est notre capacité à jauger les événements, à les comparer, à les analyser. On ne fait pas cela avec des certitudes, mais avec des incertitudes - parce que le vrai, le gai savoir, ouvre sans cesse des doutes, révèle des failles, nous encourage à la prudence - et à l'auto-ironie. La foi n'a aucun doute - mais elle n'a justement pour cela pas sa place à l'école. On n'aménage pas la laïcité : on "transmet les valeurs républicaines", comme le souhaite le chef de l'État, non par des prêches, ni en "éduquant aux médias", mais en enseignant Voltaire ou Diderot, en expliquant Darwin, en réfutant énergiquement les théories du complot sur le 11 septembre ou le 7 janvier, et en plongeant tous ensemble dans la piscine. Les querelles byzantines de la place publique sur le sexe des anges ou la "souillure" des femmes n'ont pas leur place à l'école.

L'une des questions pendantes, ces temps-ci, est de savoir s'il faut ou non enseigner le fait religieux. J'avais répondu déjà, ici-même, à cette interrogation : les religions sont déjà étudiées (en sixième et en cinquième) dans les programmes officiels. Du moins, elles devraient l'être. Mais il est des enseignants, depuis quelques années, qui contournent l'islam pour acheter la paix publique. Eh bien, disons-le très haut : la laïcité ne s'accommode pas de la lâcheté.

Intégration

Il faut impérativement revoir les programmes, tous les programmes, non pas pour "comprendre" telle ou telle minorité, mais pour l'intégrer au concert républicain. L'école ne le fait plus ? Non, mais elle sait le faire, elle l'a fait des siècles durant. Elle a transformé les Burgondes en Bourguignons (et ce n'était pas si simple), elle a fait de Nabulione Buonaparte un empereur français, elle a donné à Aimé Césaire les armes intellectuelles pour devenir l'un des plus grands poètes du XXe siècle.

L'école est parfaitement capable d'intégrer les musulmans, comme elle a intégré les juifs et les bouddhistes. Et ce sont les musulmans intégrés, éclairés, qui seront les mieux à même d'éradiquer leurs intégristes.

Et cela se fera en formant des maîtres vraiment experts - pas en faisant appel à des "groupes de volontaires" pour assurer le soutien scolaire, comme vient de le proposer François Hollande. Recrutés comment ? Et parmi qui ?

Aux questions précises, pas de réponses. Les soutiers restent dans la soute, et rament. Quelqu'un pour s'en étonner ?

 

 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Fascisme-socialiste français

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DURADUPIF 22/01/2015 21:06


L'islam ne cédera sur rien. L'islam n'a connu, ne connait,  ne connaîtra qu'une seule méthode pour se soumettre : la force.