Les dons d'argent n'aident pas l'Afrique par Ariane Bonzon

Publié le 9 Septembre 2011

Signalé par Danièle B

De France, un jeune exilé politique guinéen lance un concept de boutique en ligne qui pourrait révolutionner les échanges entre la diaspora et leurs familles au pays. Objectif: assurer la sécurité alimentaire et contribuer au développement local. Une manière aussi de rassurer la diaspora, inquiète de la façon dont sont parfois dépensés ses dons.

«Lorsque j’envoie de l’argent à ma mère, il sert à financer les mariages, les baptêmes ou encore les funérailles des cousins; après ça, elle se retrouve sans rien pour s’acheter de quoi manger convenablement!», s’exclame Mohammed Sylla, qui vit à Paris et travaille dans l’action humanitaire. «En Guinée, on fait des fêtes à l’infini, et ma mère est tout le temps sollicitée pour y contribuer. Elle n’a ensuite plus un sou pour s’acheter du riz…»

De nombreux Guinéens de la diaspora partagent la frustration de Mohammed, son «ras-le-bol». Ils travaillent dur pour économiser, et lorsqu’ils regardent la façon dont leur argent est utilisé au pays, ils voient qu’au final celui-ci ne sert ni à nourrir leur famille ni au développement local.

Sans parler des sommes perdues en route à cause des transferts coûteux entre la France et la Guinée: jusqu’à 30% des sommes envoyées peuvent être prélevés en commissions et intermédiaires, surtout si le destinataire vit éloigné des agences bancaires des grandes villes.

Envoyer des vivres par Internet

Face à ce constat décourageant, Aboubacar Kourouma, 42 ans, a échafaudé un système ingénieux. Exilé politique arrivé de Conakry en 2008, ce Guinéen a monté Wontanara, une boutique en ligne pour que les migrants de la diaspora y choisissent les produits alimentaires qu’ils destinent à leur famille restée au pays.

Le principe est simple: après s’être connecté au site puis s’être identifié, le donateur choisit le marché où ses parents iront récupérer les denrées alimentaires qu’il a sélectionnées pour eux. Il indique le numéro de téléphone portable de ses proches, afin que ces derniers soient crédités. Ensuite, il leur communique un mot de passe pour qu’ils puissent valider la transaction.

En Guinée, les bénéficiaires sont instantanément informés du montant du don par SMS, ainsi que des coordonnées du commerçant local en charge de leur délivrer les produits alimentaires. Le paiement se fait lors de la connexion du mobile du bénéficiaire avec le terminal du commerçant partenaire, par signature sonore. Les commerçants locaux signent une convention de partenariat avec Wontanara, qui leur fournit gratuitement le terminal de paiement. En échange, ils s’engagent à délivrer exclusivement des produits alimentaires et acceptent d’être payés par Wontanara après que les bénéficiaires sont venus chercher leurs denrées.

Tout le monde y gagne. Par le système des courses prépayées, Wontanara réduit les coûts opérationnels: 10% de commission seulement. La sécurité du paiement et de la transaction est assurée. Le bénéficiaire peut aller chercher les denrées chez un commerçant proche de chez lui. Le donateur sait que son argent sera bien affecté à la sécurité alimentaire de sa famille et que ce don aura des retombées en terme de développement local, puisque plusieurs commerçants de la ville participent au système mis en place.

Le rôle essentiel de la diaspora

A défaut d’obtenir un poste en accord avec ses compétences, Aboubacar accepte un emploi de boulanger et réfléchit à ce qu’il pourrait faire pour les siens en Guinée. C’est en 2008, alors qu’il enfournait ses pains dans une boulangerie de Saint Preux, qu’Aboubacar a imaginé ce concept pour lequel il remporte le concours ReThink HEC, qui «révèlent chaque année des entreprises et des étudiants qui ont su inventer de nouveaux modèles économiques pour répondre aux défis majeurs du développement durable».

En novembre 2009, il rencontre Alexandre Peisse, un jeune financier français qui va lui donner un beau coup de pouce pour concrétiser ce montage judicieux.

«Quand j’ai rencontré Aboubacar, j’ai été frappé par sa simplicité, son humilité, se souvient Alexandre Peisse. Voilà quelqu’un qui a été victime du racisme français: il possédait des tas de diplômes mais aucun des interlocuteurs qu’il a eus en face de lui n’a pris le temps de regarder son dossier de près. Il était africain donc "incasable" à leurs yeux.

J’ai tout de suite su qu’Aboubacar avait la capacité d’exécuter quelque chose d’ambitieux. Il avait alors construit son business plan. De mon côté, je travaillais dans des fonds d’investissements à Londres. J’avais mis 70.000 euros de côté et je n’ai pas hésité une minute à investir ces économies dans son projet.»

Et puis Wontanara a aussi remporté l’adhésion d’une personnalité de premier plan, le banquier d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou, grand afro-optimiste s’il en est. C’est dans le cadre du très africophile Musée du Montparnasse que Lionel Zinsou a parrainé le lancement de Wontanara, le 21 juillet.

Il a rappelé le rôle, essentiel à ses yeux, de la diaspora à l’égard de l’Afrique. Elle destine chaque année 14,7 milliards d'euros à l’Afrique subsaharienne —dont 49,1 millions à la Guinée.

«Il n’y a pas de croissance africaine sans la diaspora; celle-ci envoie vers l’Afrique bien plus d’argent que ne le font les pays riches, souligne Lionel Zinsou.

Les dons de la diaspora sont nettement supérieurs aux investissements directs, estime le banquier, qui insiste sur «l’avance des technologies de paiement en Afrique. Le Kenya est en pointe sur l’Europe et la France dans le domaine du paiement électronique, mais les Français ne le savent pas!»

Avec de si bonnes fées autour de son berceau, le «bébé» d’Aboubacar devrait vite prendre son envol. Ce dernier passe l’été en Guinée (ce qui lui est désormais possible grâce aux trois changements de régime qu’a connus le pays depuis 2008) pour les premiers essais à «échelle réelle».

Si tout se passe comme ses fondateurs l’espèrent, Wontanara pourrait ensuite proposer d’autres produits prépayés aux membres de la diaspora, comme des services (médecins, électricité, etc.).

Une inquiétude pourtant: et si, en Guinée, les familles renâclaient à ce que leurs enfants immigrés décident à leur place de l’affectation de leurs dons?

«C’est vrai: le bénéficiaire peut être réticent à ce qu’on décide pour lui, qu’on choisisse des sacs de riz ou des bidons d’huile à lui donner. Mais c’est une avancée pour les Guinéens de France qui veulent contrôler leurs dons», explique Alexandre Peisse.

Ce qu’Ibrahima, responsable culturel des Associations guinéennes de France, confirme:

«Wontanara nous rassure, je suis sûr que nos parents en Guinée ne le prendront pas mal. Car ce que nous voulons c’est que notre argent ne soit pas affecté à des biens sociaux mais à des achats encore plus essentiels».

Et puis, le mot «wontanara», qui a donné son nom au projet, ne signifie-t il-pas «on reste ensemble», en langue soussou?

Ariane Bonzon

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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