Les événements d’Égypte, vus du côté chrétien - Marie-Gabrielle Leblanc

Publié le 9 Février 2011

           Depuis le début des événements d’Égypte, le point de vue des chrétiens coptes (13 millions soit 17% de la population,) diffère sensiblement de celui des musulmans qui manifestent pour exiger le départ de Moubarak, et ils portent sur ces manifestants un regard tout autre que les Occidentaux. Sans illusions sur le régime actuel, ils le considèrent cependant comme un moindre mal ou un pis aller, et pensent qu’ils auraient tout à perdre avec l’instauration d’un régime islamiste qui réduirait encore ce qu’il leur reste de liberté. Pour les chrétiens d’Égypte, le problème, c’est moins Moubarak que l’islam officiel. Il a essayé, sur le fil du rasoir, de contenir les islamistes tout en laissant islamiser à outrance la police, toujours complice des massacres récurrents de chrétiens. Pour eux, la pauvreté du pays vient de 14 siècles d’islam qui ont ruiné sa brillante civilisation, pas seulement du régime autoritaire actuel.

           Le Dr Adel Ghali, médecin des chiffonniers du Caire, collaborateur pendant 20 ans de Sœur Emmanuelle et diacre copte-orthodoxe joint quotidiennement au téléphone depuis le début des manifestations, exprime le sentiment de la majorité des Coptes. Il est formel : "Ce sont les Frères musulmans et les imams qui ont lancé ce mouvement de protestation, tout est parti des mosquées même si pour l’instant les islamistes se tiennent dans l’ombre et attendent leur heure".

         Les manifestants et la police ont ouvert simultanément les prisons dans tout le pays, ce qui fait que 30 000 criminels, et 34 chefs islamistes ultra-dangereux, sont dans la nature. L’assassin des chrétiens à Nag Hammadi, il y a un an, qui venait d’être condamné à mort, en fait partie. Ils ont pillé puis incendié un grand nombre d’habitations dans le quartier de Choubra au Caire. Les manifestants ont aussi attaqué en même temps 90% des postes de police du pays et volé les armes : ce mouvement n’est pas pacifique.

Le pape Chenouda (patriarche copte-orthodoxe et chef spirituel des chrétiens d’Égypte) a déclaré “Je suis aux côtés du président Moubarak”. L’Église nous a demandé de ne pas manifester du tout. Les chrétiens se sont largement abstenus, un petit nombre a manifesté le 1er février par peur qu’on les accuse de ne pas avoir participé. Les églises sont pleines, les gens vont à la messe tous les jours en ce moment. Nous prions le Seigneur que Moubarak reste jusqu’au mois de septembre : tout plutôt que les Frères Musulmans ! Il a renvoyé le ministre de l’Intérieur qui était abominable car il a permis ou ordonné, ces dernières années, le massacre et la torture de centaines de chrétiens par les islamistes. Mon sentiment est que le Président a compris que l'attentat anti-chrétien à Alexandrie, le 1er janvier, est retombé sur sa tête.»

Où va l’Égypte ?  Entretien avec le Pr Alexandre Sade 

Le Professeur Ashraf Alexandre Sadek, égyptologue français d’origine égyptienne, enseigne l’Égyptologie et l’Archéologie biblique à l’université de Limoges. Il est également coptologue (directeur et éditeur de la collection Le Monde Copte) et islamologue. Copte-orthodoxe, il se rend chaque trimestre en Égypte pour enseigner bénévolement dans les monastères et séminaires, et y conduire des groupes en voyages culturels. Il commente pour FC la situation en Égypte.

Comment a-t’on pu en arriver là ?

A cause de 60 ans de régime militaire et policier, depuis le coup d’État de Nasser en 1952. Dès qu’il est arrivé au pouvoir, Nasser a éloigné ou éliminé toute opposition et constitué un parti unique. Son régime, puis celui de Sadate, ont promu l’éducation islamique et divisé les Égyptiens en deux communautés pour favoriser les musulmans. Les écoles islamiques se sont développées, l’université El Azhar, auparavant simple école théologique musulmane, a essaimé à travers tout le pays et pour toutes les matières d’enseignement : ce sont des foyers de radicaux. Les enfants apprennent dès le berceau que l’Égypte a commencé avec l’Histoire arabo-musulmane. La prestigieuse civilisation de l’Égypte ancienne, et les six siècles de la période copte, sont occultés et largement ignorés par la population. Ce sont des policiers qui ont encouragé les récents actes de vandalisme dans le musée du Caire.

Les chrétiens (13 millions soit 17% de la population,) sont discriminés et persécutés depuis 60 ans, empêchés de construire des églises et d’accéder aux postes-clés, pratiquement évincés du parlement. Les journaux nationaux leur sont fermés sauf très rarement pour des articles anodins. Le pouvoir se sert de l’islam. Les prédicateurs des mosquées, souvent extrêmement violents dans leurs prêches, sont payés par le gouvernement, et la police est profondément contaminée par l’islamisme extrême. Il est prouvé qu’elle est complice des pogroms meurtriers contre les chrétiens, en recrudescence depuis dix ans. Les assassins des chrétiens ne sont jamais punis, et au contraire on accuse faussement les chrétiens.

Les musulmans ouverts qui défendent les chrétiens sont très peu nombreux car il est très dangereux d’exprimer cette position considérée comme une trahison de l’islam, certains ont été liquidés physiquement.

Quant à la pauvreté, elle est bien sûr du fait d’une mauvaise gestion, mais avant tout de l’éducation arabo-musulmane : le problème est profond, très complexe et très ancien.

Les choses allaient-elles mieux pour les chrétiens sous les rois d’Égypte ?

Beaucoup mieux. Ils éteignaient vite l’extrémisme comme les Frères Musulmans, apparus en 1928. Ce fut une des meilleures périodes pour les Coptes depuis l’invasion arabo-musulmane au VIIe siècle.

Et avant les rois ?

         Depuis l’invasion de 640, les Coptes ont subi des persécutions atroces au Moyen Age. Il y a eu une acalmie à partir du XVIe siècle, quand l’Égypte est devenue partie de l’empire ottoman. Bien sûr il n’y avait pas d’égalité, les chrétiens restaient des citoyens de seconde zone, beaucoup plus écrasés d’impôts que les musulmans, mais un calme relatif s’était instauré. Les chrétiens étaient toutefois surveillés et régentés dans toutes leurs actions, il y avait une administration spéciale pour ça.

Comment voyez-vous l’avenir proche ?

          J’ai parlé récemment avec Boutros Boutros-Ghali et je partageais jusqu’au mercredi 2 février son sentiment qu’il fallait laisser le temps à Moubarak de partir de façon honorable, mais depuis qu’il paye des gens pour taper sur les manifestants et déclencher la guerre civile, je pense que ce régime est condamné à court terme. Mais il peut faire tout écrouler sur lui-même, comme Samson. La grande crainte, ce sont les Frères Musulmans qui se glissent partout : ils ont déjà détourné les vivres et les médicaments des manifestants. Ils sont entrés massivement dans le mouvement de protestation pour ramasser le gâteau. Les prisons dans tout le pays ont été ouvertes simultanément, ce qui fait que des dizaines de milliers de criminels, et des chefs islamistes ultra-dangereux, sont dans la nature. L’assassin des chrétiens à Nag Hammadi, il y a un an, qui venait d’être condamné à mort, en fait partie. 90% des postes de police ont aussi été attaqués en même temps et les armes volées. Actuellement, tout peut arriver.

Et l’Église copte ?

       Elle reste très réservée, elle redoute un génocide des Coptes à l’arménienne, car en Égypte, ce sont toujours les Coptes qui servent de bouc émissaire. Elle souhaite une transition pacifique. Le premier signe favorable du nouveau gouvernement serait d’abolir la mention de la religion sur les papiers d’identité, les diplômes et tous documents officiels.

Propos recueillis par Marie-Gabrielle Leblanc

Lire ici le blog Eglises d'Orient

 

              


Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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