Les Juifs du Maroc à l’heure des islamistes

Publié le 24 Décembre 2011

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Un entretien avec Serge Berdugo 

Casablanca: Envoyé spécial

On pensait, en débarquant de l’avion de la Royal Air Maroc pour un bref séjour dans le pays, trouver une communauté juive sinon assise sur les valises du départ, du moins inquiète, interrogative depuis la victoire aux élections du courant islamiste. On pensait que l’époque ressemblerait peu ou prou à une de ces étapes qu’a souvent connues le judaïsme marocain et qui marquaient une nouvelle vague de départs. Force est d’écrire qu’il n’en est rien. On n’a pas rencontré un seul membre de la communauté qui se demanderait pour le coup ce que les Islamistes version Abdelilah Benkirane feraient du pays .

Les grands journaux marocains , eux-mêmes, sont loin d’imaginer que le tsunami religieux menace le Maroc. Ainsi l’éditorialiste de l’hebdomadaire Actuel   écrit dans son édition du 10 décembre : « Ce ne serait pas un mince paradoxe de voir une formation islamiste moderniser ce pays qui en tant besoin. En attendant le nouveau gouvernement, nous oscillons entre impatience, curiosité, appréhension et scepticisme »

Peut-être est-ce aussi en raison de ce qu’écrit un autre éditorialiste, Karim Boukhari ( Tel Quel , 10 décembre ) : « Les islamistes sont aux affaires et le roi est en train de leur rappeler, à eux comme à nous, que c’est lui qui garde l’essentiel du pouvoir ».

Alors, heureux comme Dieu au Maroc ? En tout cas, les communautés juives du royaume continuent de mener leur vie sans problème. On continue à chanter des chants israéliens aux mariages et aux bar mitzva.

Il était important de connaître l’opinion de celui qui dirige le Conseil des communautés juives du Maroc, M.Serge Berdugo.  V.M

Voici l’entretien qu’il nous a accordé.

Vous avez rencontré, en votre qualité de Secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc, le vainqueur des élections M. Abdelilah Benkirane, nommé depuis lors chef du gouvernement. Que  vous a-t-il dit ?

Après que je l’aie félicité chaleureusement pour sa victoire aux élections, il m’a dit qu’il n’y aurait   naturellement pas le moindre problème pour les juifs du pays avant d’ajouter : « Je suis même surpris qu’on me pose si souvent la question de leur avenir. Les juifs marocains – dois-je le redire ? – sont des citoyens à part entière de notre nation. Il n’y a pas et il n’y aura pas de différence entre les citoyens des différentes confessions ».

M. Benkirane a ajouté qu’au demeurant il ne comprenait pas pour quelle raison les juifs avaient quitté le pays en grand nombre. Le chef du gouvernement désigné m’a ensuite dit: « Les reporters-photographes ont manifestement envie que nous nous serrions la main. Eh bien, nous allons faire beaucoup mieux: nous allons nous embrasser». 

D’une manière générale, le succès des islamistes aux  élections  inquiète-t-il  la communauté juive ?

S.B : Pas le moins du monde Pour mieux comprendre la situation, il est utile de rappeler que ces élections ont été précédées par le référendum constitutionnel et que leurs résultats s’inscrivent dans le cadre de cette Constitution. Or -il faut le rappeler sans cesse pour son extraordinaire portée historique : le préambule de la nouvelle constitution marocaine, outre qu’il grave dans le marbre  la reconnaissance de l’ensemble des composantes de l’identité marocaine en  incluant la composante hébraïque dans l’unité nationale, réaffirme avec solennité l’attachement du Maroc aux Droits de l’Homme «tels qu’ils sont universellement reconnus».Et le PJD a soutenu ce texte constitutionnel.

J’ai personnellement le sentiment que la situation faite à la minorité juive peut servir de révélateur et de symbole d’une vraie vision conforme à l’histoire de l’identité plurielle du Maroc et de sa politique de construction d’un avenir incluant sa diversité. Nul ne peut savoir où il va s’il ne sait d’abord d’où il vient. Et je pense que le monde n’a pas pris la mesure exacte de ce préambule.

Les juifs marocains ont-ils pris part à ces élections ? 

S.B: Dans des proportions semblables à celles de l’ensemble de la population. Il y a même eu à Casablanca une juive qui a présenté sa candidature et qui s’en est tirée honorablement.

Comment définiriez-vous l’état d’esprit aujourd’hui de votre communauté ? 

S.B: Permettez-moi d’abord de rappeler quelques faits. Le roi Mohammed VI a tenu à réaffirmer ce qu’il a appelé « sa responsabilité religieuse historique et constitutionnelle dans la préservation des personnes, des droits et des valeurs sacrées  de nos sujets de confession juive à l’instar de toutes les composantes de la nation ». Par ailleurs dans un message de soutien qu’il a adressé au « Projet Aladin », le souverain déclarait à propos de l’Holocauste: «Ma lecture et celle de mon peuple ne sont pas celle de l’amnésie. Ma lecture est celle d’une blessure mémorielle que nous avons à inscrite dans l’un des chapitres les plus douloureux dans le Panthéon de l’Histoire universelle».

Par ailleurs, faut il le rappeler, les juifs marocains ont joué dans la refondation des structures de la nation marocaine, un rôle crucial. Au lendemain de l’indépendance, ils se sont engagés  dans  l’administration à différents échelons et dans tous les secteurs d’activité. Après, il y a eu  l’exacerbation politique puis militaire du conflit du Moyen Orient  et l’exode massif que l’on connaît.

Aujourd’hui, notre communauté est restreinte en nombre mais elle est vivante et performante et toutes nos institutions fonctionnent. Et nous avons aussi à retravailler nos instances et à trouver les meilleures formes d’ajustement aux nouvelles réalités constitutionnelles et politiques du pays. Nous sommes confiants.

Une communauté juive sereine

Quel est l’état des lieux de la communauté juive marocaine aujourd’hui ?

Serge Berdugo : Il nous a fallu plus de dix ans de travail pour parvenir à refonder notre communauté. Et cela n’a été rendu possible que grâce à l’action des  responsables communautaires, mais aussi à des femmes  dignes  du plus grand respect pour leur mobilisation et leur pugnacité.

Le fait est que dans la seule ville de Casablanca, il y a aujourd’hui une vingtaine de synagogues qui fonctionnent au quotidien. En 2002, une nouvelle synagogue portant le nom de « David Hamelekh a été inaugurée  au quartier d’Anfa. Il n’existe pas d’autre pays arabe et musulman où une communauté structurée et organisée continue ainsi de prospérer. Cela mérite d’être rappelé.

Nous disposons d’un service social et de bienfaisance exemplaire. Les juges rabbiniques disent la loi mosaïque dans les tribunaux marocains. Par ailleurs nous avons un Kollel, un Home pour personnes âgées, un service hospitalier de proximité, un club sportif très fréquenté par les membres de la Communauté (SOC), un centre pour la jeunesse (DEJJ), 10 boucheries, 3 pâtisseries,  3 traiteurs. ….

Faut-il rappeler que nous disposons également de deux réseaux scolaires de haut niveau. Une partie des sept cents élèves de nos écoles sont musulmans et apprennent l’hébreu. C’est d’ailleurs une élève musulmane qui a été lauréate de la finale du concours pour la paix auquel participaient  l’ensemble des élèves  du réseau de l’AIU !

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Israël: une démocratie

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Vanpyperzele 24/12/2011 08:42


C'est bien beau tout ça,mais vivre au milieu d'une meute de loups,meme appaisés actuellement,est une menace permanente,surtout quand on remarque les changements brutaux dans ces pays
islamistes.Prudence maximum.