Les lumières de Victor Hugo : la défense énergique et salvatrice de la laïcité

Publié le 24 Décembre 2011

      Signalé par Nancy VERDIER

Victor Hugo


   Le gouvernement issu de la révolution de 1848 fut un gouvernement sans unité, sans autorité et ne sut pas prendre les mesures qui s'imposaient face à l'agitation ouvrière et à la crise économique et financière qui sévissait depuis 1846. C'est la peur sociale qui restera le caractère dominant de la llè République. Le parti de l'ordre se forme et voit dans le catholicisme le plus sûr appui. Les élections d'avril 1848 amènent la majorité aux modérés. La peur de la bourgeoisie et la déception des ouvriers renforcent le " parti de l'ordre qui, aux élections de 1849, emporte les deux tiers des sièges de l'Assemblée. Ce sont alors les lois antidémocratiques et, parmi elles, la loi Falloux soutenue par M. Thiers et par Mgr Dupanloup, évêque de Langres. La loi Falloux fut votée le 15 mars 1850 par la Législative qui, ainsi, livrait la jeunesse à la hiérarchie catholique. C'est au cours des débats acharnés qui durèrent trois mois que Victor Hugo était intervenu contre le projet Falloux. Et le discours extraordinaire de ce grand écrivain résonne toujours en 1983 en des arguments qui restent d'une brûlante actualité.

Louis LAFOURCADE








Discours de VICTOR HUGO, 15 janvier 1850, contre le projet de loi Falloux


 

J'aborde immédiatement la question dans sa réalité positive actuelle. Je la prends où elle en est aujourd'hui, au point relatif de maturité où les événements, d'une part, et, d'autre part, la raison publique, l'ont amenée.

A ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle, je veux, je le déclare, la liberté de l'enseignement ; mais je veux la surveillance de l'État, et comme je veux cette surveillance, effective, je veux l'État laïque, purement laïque, exclusivement laïque. L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi ; en matière d'enseignement, l'État n'est pas et ne peut être autre chose que laïque.

Je veux, dis-je la liberté de l'enseignement sous la surveillance de l'État, et je n'admets, pour personnifier l'État dans cette surveillance si délicate et si difficile qui exige le concours de toutes les forces vives du pays, que des hommes appartenant sans doute aux carrières les plus graves mais n'ayant aucun intérêt, soit de conscience, soit de politique, distinct de l'unité nationale.

C'est vous dire que je n'introduis, soit dans le conseil supérieur de surveillance, soit dans les conseils secondaires, ni évêques ni délégués d'évêques. J'entends maintenir, quant à moi, et au besoin faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire séparation de l'Église et de l'État, qui était la sagesse de nos pères, et cela dans l'intérêt de l'Église comme dans l'intérêt de l'État.

 

 

Je viens de vous dire ce que je voudrais Maintenant, voici ce que je ne veux pas :Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte.

Pourquoi?

Messieurs, cette loi est une arme. Une arme n'est rien par elle-même ; elle n'existe que par la main qui la saisit. Or, quelle est la main qui se saisira de cette loi?

Là est toute la question. Messieurs, c'est la main du parti clérical.

Messieurs, je redoute cette main ; je veux briser l'arme, je repousse le projet. Cela dit, j'entre dans la discussion.

J'aborde tout de suite, et de front, une objection qu'on fait aux opposants placés à mon point de vue, la seule objection qui ait une apparence de gravité .On nous dit: "Vous excluez le clergé du conseil de surveillance de l'État, vous voulez donc proscrire l'enseignement religieux?

Messieurs, je m'explique. Jamais on ne se méprendra, par ma faute, ni sur ce que je dis ni sur ce que je pense.

Loin que je veuille proscrire l'enseignement religieux, entendez-vous bien? Il est, selon moi, plus nécessaire aujourd'hui que jamais. Plus l'homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieux il doit voir Dieu.

Je veux donc, je veux sincèrement, fermement, ardemment, l'enseignement religieux, mais je veux l'enseignement de l'Église et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux sincère et non hypocrite. Je le veux ayant pour but le ciel et non la terre; je ne veux pas qu'une chaire envahisse l'autre ; je ne veux pas mêler le prêtre au professeur. Ou, si je consens à ce mélange, moi législateur, je le surveille, j'ouvre sur les séminaires et sur les congrégations enseignantes l'oeil de l'État, et, j'y insiste, de l'État laïque, jaloux uniquement de sa grandeur et de son unité.

Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes voeux, où la liberté complète d'enseignement pourra être proclamée, et en commençant je vous ait dit à quelles conditions, jusqu'à ce jour-là, je veux l'enseignement de l'Église en dedans de l'Église et non au dehors. Surtout je considère comme une dérision de faire surveiller, au nom de l'État, par le clergé l'enseignement du clergé. En un mot, je veux, je le répète, ce que voulaient nos. pères, l'Église chez elle et l'État chez lui.

L'Assemblée voit déjà clairement pourquoi je repousse le projet de loi ; mais j'achève de m'expliquer.

Messieurs, comme je vous l'indiquais tout à l'heure, ce projet est quelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu'une loi politique, c'est une loi stratégique. Je m'adresse, non, certes, au vénérable évêque de Langres, non à quelque personne que ce soit dans cette enceinte, mais au parti qui a, sinon rédigé, du moins inspiré le projet de loi, à ce parti à la fois éteint et ardent, au parti clérical. Je ne sais pas s'il est dans le gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'assemblée; mais je le sens un peu partout. Il a l'oreille fine, il m'entendra. Je m'adresse donc au parti clérical et je lui dis Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je me défie de vous.

Instruire, c'est construire. Je me défie de ce que vous construisez. Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'âme des enfants, le développement des intelligences neuves qui s'ouvrent à la vie, l'esprit des générations nouvelles, c'està-dire l'avenir de la France, parce que vous le confier ce serait vous le livrer.

Il ne me suffit pas que les générations nouvelles nous succèdent, j'entends qu'elles nous continuent. Voilà pourquoi je ne veux ni de votre main ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a été fait par nos pères soit défait par vous.

Votre loi est une loi qui a un masque.

Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est une pensée d'asservissement qui prend les allures de la liberté. C'est une confiscation intitulée donation. Je n'en veux pas.

C'est votre habitude. Quand vous forgez une chaîne, vous dites : " Voici une liberté ! " Quand vous faites une proscription, vous criez : "Voilà une amnistie
Et vous voulez être les maîtres de l'enseignement

Et il n'y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous acceptiez ! Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, inventé par les génies, le trésor de la civilisation, l'héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez! Si le cerveau de l'humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d'un livre, vous y ferez des ratures!

Convenez-en!

Et vous réclamez la liberté d'enseigner ! Tenez, soyons sincères ; entendons-nous sur la liberté que vous réclamez c'est la liberté de ne pas enseigner.

A qui en voulez-vous donc ? Je vais vous le dire vous en voulez à la raison humaine. Pourquoi? Parce qu'elle fait le jour. Oui, vou!ez-vous que je vous dise ce qui vous importune ? C'est cette énorme quantité de lumière libre que la France dégage depuis trois siècles, lumière toute faite de raison, lumière aujourd'hui plus éclatante que jamais, lumière qui fait de la nation française la nation éclairante, de telle sorte qu'on aperçoit la clarté de la France sur la face de tous les peuples de !'univers.

Eh bien cette clarté de la France, cette lumière libre, cette lumière directe, cette lumière qui ne vient pas de Rome, qui vient de Dieu, voilà ce que vous voulez éteindre, voilà ce que nous voulons conserver!

Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque l'enseignement primaire, parce qu'elle dégrade l'enseignement secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce qu'elle diminue mon pays.

VICTOR HUGO

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Histoire de France

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