Les rayonnements secrets - par Paul-Marie Coûteaux

Publié le 5 Mars 2012

A l’heure où tout ce qui grouille, grenouille et scribouille croit que le succès dépend de la visibilité médiatique, on s’étonne qu’un être qui se souciait d’elle comme d’une guigne parvienne à rayonner dans le monde entier par la seule puissance de sa pensée et de son érudition et que, comme un sage du désert, on vienne à lui sans qu’il ait à se préoccuper de la moindre publicité. 

Tel fut Hervé Coutau-Bégarie, principal représentant de la pensée stratégique française, reconnu par d’innombrables académies militaires à travers les continents et dont l’oeuvre colossale est déjà traduite en plusieurs langues mais dont il fallut que le frappe une longue maladie qu’il traîna quatorze ans sans la cacher, puis la mort, survenue au matin du 24 février, pour que se découvrent, même aux yeux de ses amis, l’ampleur de ses apports et la portée de son intelligence.

Il ne se soucia pas de se signaler au grand public, sinon par une biographie de Darlan et de régulières contributions à Famille chrétienne et à Valeurs actuelles – qu’il lisait assidûment. Pourtant, l’énumération des titres et fonctions accumulés en cinquante-cinq trop courtes années déborderait la page ; docteur d’État en sciences politiques, lauréat de l’Académie française à 26 ans, professeur au Cours supérieur d’état-major (CSEM), directeur de recherches en stratégie à l’École de guerre, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, fondateur de l’Institut de stratégie comparée, directeur de la revue Stratégique, de plusieurs collections (notamment chez Economica), auteur d’une quarantaine d’ouvrages allant d’une critique de la “nouvelle histoire” à une étude sur Georges Dumézil, qu’il avait rencontré avec émotion et qui fut sans doute son maître, ainsi que d’innombrables articles et conférences. Jamais économe de son temps, ni de ses initiatives – il fut adjoint au maire de sa chère commune de Lège-Cap-Ferret, codirigea les Cahiers de l’Indépendance, fonda une Revue Jeanne d’Arc, etc. – , cet énarque encyclopédique (il y en a !) qui fut aussi commissaire du gouvernement au tribunal administratif d’Orléans et conseiller au tribunal administratif de Paris, aura montré ce que peut une vie quand elle est tout entière dévouée à l’étude, l’écriture et l’enseignement, mais aussi à l’amour intransigeant de la patrie (il ponctuait ses émissions sur Radio Courtoisie par le rituel « Domine, salvam fac Galliam »). Ce qui lui valut une solide étiquette de droite et de nombreux ennemis.

Hervé Coutau-BégarieIl vint à la stratégie par l’Histoire, notamment celle de la puissance navale qu’il tenait pour décisive, prenant la relève du trop oublié amiral Castex, représenta notre pays dans plusieurs groupes d’experts de l’Onu, plaida inlassablement pour un second porte-avions français, avant d’élaborer un monumental Traité de stratégie traduit en six langues (sa septième édition vient de paraître), prolongé par un Traité de tactique aux trois quarts écrit, que ses élèves mettront au point – car il a “fait école”. OEuvre magistrale qui, d’une plume nette et claire, inventoriait, ordonnait et hiérarchisait les facteurs, insistant sur la pluralité des déterminismes dont il disait qu’elle finissait par annuler tout dé terminisme, les séries causales s’accumulant et s’enchevêtrant pour rendre finalement sa liberté au politique, s’il est souverain.

Bénédictin confiné dans le travail et simultanément excellent connaisseur des faiblesses humaines, dont il s’amusait, distrayant ses auditoires par un humour ravageur, excellent chrétien, du genre stricte observance (bientôt paraîtra sa bibliographie commentée de l’oeuvre de Benoît XVI, qu’il admirait), il fut aussi un excellent père, mari et ami, compagnon dont l’érudition rayonnait comme un soleil – pour l’avoir connu au cours élémentaire à Bordeaux en 1963 et ne l’avoir plus quitté, je témoigne que rien ne le mit jamais en colère, pas même la bêtise, y compris quand elle s’exerçait contre lui, une sorte d’intelligence océanique de l’univers recouvrant toutes les péripéties d’un bon sourire goguenard. La connaissance console tout.

Pour nous, deux consolations : d’abord que la France produise encore de ces “puits de science”, et “français” en toutes choses – il fut constamment rebelle aux prêt-à-penser, notamment américain qui paralyse la pensée stratégique. Ensuite que l’écriture sauve : le veillant sa dernière nuit, je me désolais de voir une bibliothèque se consumer irrémédiablement près de moi, songeant cependant à la magie des livres, vieille passion qui dévora ses jours (il lui arrivait de lire à table), comme les pièces de son appartement (où les mettre ? ) mais qui sera aussi sa rédemption : par eux, il nous reste encore à le découvrir, sûrs que son rayonnement secret, après s’être doucement répandu dans le monde, se prolongera infiniment dans le temps.

Paul-Marie Couteaux

À lire - Traité de Stratégie, d'Hervé Coutau-Bégarie, Economica, 1200 pages, 39 €.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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