Liberté d’expression : Alain de Benoist, elle ne vaut que par ce qui la délimite

Publié le 21 Août 2013

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

Il ne vous aura pas échappé que surBoulevard Voltaire, la liberté d’expression est reine. Pourtant, certains commentateurs s’indignent parfois d’y lire des articles sur lesquels ils ne sont pas d’accord ! Surpris de voir les mêmes hurler à la censure médiatique et prêts à l’exercer à leur tour ?

Pas surpris du tout. Quand on a, comme moi,
été toute sa vie confronté à la bêtise de droite et à la malhonnêteté de gauche, on est vacciné. Mais je plains Robert Ménard d’avoir à subir les reproches de ce genre d’olibrius. Ils appartiennent malheureusement à une espèce assez répandue. « Nous n’avons pas de curiosité après l’Évangile », disait Tertullien. Eux, ils n’ont pas de curiosité après leur petit catéchisme. Dans leur vie personnelle, ce sont souvent des gens qui ne supportent pas la contradiction. Prendre en compte des points de vue différents leur est insupportable. Ils ne veulent lire que ce avec quoi ils sont « d’accord ». Ils ne veulent apprendre que ce qu’ils savent déjà (ou qui va « dans leur sens »). Ce sont, au fond, des gens qui ont peur : ils ne veulent rien connaître des arguments adverses, parce qu’ils sont incapables de les réfuter. Ils se plaignent de la censure, mais s’ils en avaient le pouvoir, ils en instaureraient immédiatement une autre. S’ils critiquent la pensée unique, ce n’est pas en tant qu’elle est unique, mais parce que ce n’est pas la leur. J’ai beaucoup de mal à prendre ces gens-là au sérieux. Le simple fait qu’ils ne soient jamais effleurés par le doute montre à la fois qu’ils ne sont pas intelligents et que ce ne sont pas des esprits libres.

Pour moi, qui ai passé la plus grande partie de mon existence à lire des revues et des livres avec lesquels je n’étais « pas d’accord », et qui m’en félicite, ce que j’apprécie dans cet espace de liberté qu’est Boulevard Voltaire, c’est précisément de ne pas avoir à tout y approuver, à commencer avec l’islamophobie rabique (bien distincte de la nécessaire critique de l’islamisme radical ou des délires salafistes) qui règne dans tant d’articles, et surtout de commentaires. Je déplore aussi l’attention portée à la moindre anecdote de la politique française, que je trouve si ennuyeuse (la seule politique qui compte, c’est la politique internationale). Mais quelle importance ? Même dans les âneries, on trouve à s’informer !Boulevard Voltaire, en tout cas, cesserait de me compter parmi ses lecteurs si l’on n’y entendait plus qu’une seule voix.

Dans les trois revues que vous avez fondées, « Nouvelle École», Éléments et Krisis, vous arrive-t-il de publier des papiers sur lesquels vous êtes en franc désaccord ?

Bien entendu, et tout particulièrement dans Krisis, qui se définit depuis sa création comme une « revue d’idées et de débats ». J’y publie très souvent, non seulement des textes sur lesquels je suis en complet désaccord, mais aussi des tribunes libres dont les auteurs soutiennent des points de vue parfaitement opposés. Il n’y a que comme cela que l’on peut se forger librement une opinion. Dans son essai sur L’argent (1913), Péguy disait très justement qu’« une revue n’est vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses abonnés ». « La justice, ajoutait-il, consiste seulement à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes qui soient dans le cinquième. Autrement, je veux dire quand on s’applique à ne mécontenter personne, on tombe dans le système de ces énormes revues qui perdent des millions, ou en gagnent, pour ne rien dire, ou plutôt à ne rien dire. » Ce n’était pas mal vu.

Quelles sont les limites de la liberté d’expression et, d’ailleurs, est-il opportun de vouloir lui fixer des limites ?

Par inclination personnelle, j’aimerais qu’il n’y en ait pas, mais je crains que ce ne soit pas possible. Il en va de la liberté d’expression comme de la liberté tout court : elle ne vaut que par ce qui la délimite. La liberté absolue, la liberté hors-sol, est vide de sens. Il y a d’abord les limites imposées par la loi. Je ne suis pas spécialement légaliste, mais il me paraît évident que Boulevard Voltaire n’a pas vocation à la clandestinité ! Il y a ensuite les limites qui tiennent au passage de la libre opinion à l’imputation calomnieuse et à la diffamation. Il y a enfin les limites que chacun devrait s’imposer : pas d’injures, pas de procès d’intention, pas d’attaques ad hominem, pas de dérision systématique, pas de grossièretés ni de ricanements. Mais là, j’en demande sans doute trop…

Aujourd’hui, on a l’impression que le débat intellectuel n’existe plus ou qu’alors, il est devenu consanguin et sans surprises… On exagère ?

On n’exagère pas du tout. L’immense majorité des débats se déroule aujourd’hui entre des individus qui affirment partager les mêmes « valeurs ». Comme ils tendent à criminaliser les valeurs qu’ils récusent, le débat disparaît de lui-même. En général, ils ne se disputent que sur les meilleurs moyens de parvenir aux mêmes buts. Cela dit, un débat intellectuel n’exige pas seulement que des points de vue opposés soient en présence. Il faut encore que certaines règles soient observées. Que l’on ait assimilé les principes de la disputatio. Que l’on ait compris que l’art de persuader ne relève pas de la sophistique, mais de la rhétorique de l’argumentation (de l’ethos, et non pas du pathos). Que l’on ait appris à décomposer un discours en thématiques, et les thématiques en propositions. Et surtout que l’on ait admis une fois pour toutes qu’un débat n’est pas un match de boxe, à l’image de ces « débats télévisés » où l’important est de savoir qui a écrasé l’autre, qui a fait la meilleure impression et le mieux imposé son « image ». Le vrai but d’un débat, c’est de clarifier les concepts et de faire progresser le savoir. Cela demande certes de l’érudition, mais aussi un peu d’humilité. Être convaincu d’avoir raison ne doit jamais empêcher de penser que les raisons de l’autre peuvent aussi contenir une part de vérité. Ce n’est pas affaire de tolérance, mais de discernement.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

Commenter cet article

Walker 22/08/2013 19:39


Merci monsieur Neri vous avez exposé d' une manière plus compréhensible ce que je voulais exprimer.


Meilleures salutations

Francis NERI 22/08/2013 11:35


Je suis un peu "surpris" et déçu par cette position d'A. De Benoist. Je m'attendais, de sa part,  à plus de considération envers ceux qui ne respectent pas les règles du débat que LUI énonce, tout simplement parce qu’ils ne les ont jamais apprises et qu’ils
s’en moquent car c’est leur REALITE qu’ils expriment et qu’ils défendent !


« Cela dit, un débat intellectuel n’exige pas seulement que des points de vue opposés soient en présence. Il faut
encore que certaines règles soient observées. Que l’on ait assimilé les principes de la disputatio. Que l’on ait compris que l’art de persuader ne relève pas de la sophistique, mais
de la rhétorique de l’argumentation (de l’ethos, et non pas du pathos). Que l’on ait appris à décomposer un discours en thématiques, et les thématiques en
propositions. »  


Quelle intelligence cher Monsieur ! Je suis en admiration ! VOUS savez persuader et convaincre, VOUS savez où
est le beau, l’esthétique du VRAI débat, entre gens bien policés, bien installés DANS le système…mais alors pour quelles raisons s’il vous plait n’avez vous JAMAIS fait école ?


Francis NERI  


http://semanticien.blogspirit.com


 


 


 

Walker 21/08/2013 23:50


Je suis lecteur non participant (car je ne veux surtout pas m' inscrire sur cette saleté de réseau dit social facebook).
A lire certains commentaires je constate que Mr Alain de Benoist ainsi que Mr Nicolas Gauthier sont des éditorialistes très imbus de leur personne. De vrais prétentieux !

Quand aux sujets postés il ne font souvent que l' apologie de la bien pensance socialiste quand ils ne prennent pas la défense de ces pauvres emmerdeurs islamistes.

Dommage ce site mériterait des auteurs moins engagés dans le courant bobo. Il gagnerait à détenir des auteurs plus tournés vers les réalités dont la France a à faire face.