Marie-France Garaud : une certaine idée de l’État

Publié le 23 Novembre 2010

          Marie France Garaud , avec Ivan Rioufol, Eric Zemmour et quelques autres, est dans mon panthéon des auteurs politiques et essayistes préférés. Sa lecture est simple, claire si ce n'est limpide. Cette femme aime la France. Une France, la vraie, pas celle vue par Bruxelles, dirigée par la commission européenne, à la botte de femmes et d'hommes technocrates de salons et de la bureaucratie bruxelloise. De temps en temps, je glisse dans mes articles des citations à l'acide, des propos qu'elle a tenu comme autant de coups machettes contre ces politiciens qui ont, sans vergogne, abandonnés peu à peu la souveraineté française au nom d’une Europe supra nationale et sans racines.

Eric Branca de Valeurs actuelles. Marie-France GaraudL’ancienne conseillère de Georges Pompidou signe, chez Plon, un réquisitoire contre “l’aveuglement” d’une politique française qui a renoncé à peser sur la marche du monde.

           Pourquoi la France perd-elle apparemment son influence tandis qu’en Europe l’Allemagne s’affirme, qu’à l’échelle planétaire la Chine s’impose et la Russie émerge, et qu’en dépit de la crise économique la plus grave qu’ils aient eu à connaître depuis 1929, les États-Unis trouvent en eux-mêmes la force de résister ?

Cette question, qui devrait tarauder les « princes qui nous gouvernent » comme les surnommait Michel Debré au crépuscule de la IVe République, Marie-France Garaud la pose dans son dernier essai, Impostures politiques, avec la précision clinique dont est coutumière la présidente de l’Institut international de géopolitique, structure qu’elle fonda en 1982 avec le parrainage de personnalités aussi prestigieuses – et diverses – que Henry Kissinger, Paul Volcker ou le général Gallois.

Mais elle y répond avec l’expérience accumulée par près d’un demi-siècle de combats politiques, dans le sillage du général de Gaulle et de Jean Foyer, puis au côté de Georges Pompidou dont elle fut, avec Pierre Juillet, la principale conseillère. Un terme qu’elle récuse, en revanche, s’agissant de son rôle auprès de Jacques Chirac, entre 1974 et 1979. « J’ai plutôt été sa nurse », précise-t-elle dans un grand éclat de rire…

Des hommes, pourtant, Marie-France Garaud parle peu dans ce réquisitoire. Si ce n’est pour fixer leurs responsabilités successives : le choix de Giscard de s’ériger en exécuteur testamentaire de Jean Monnet, père spirituel de l’Europe fédérale ; la volonté obsessionnelle de Mitterrand de voir s’achever avec lui, via le traité de Maastricht, une souveraineté française qui avait si bien servi les desseins planétaires du général de Gaulle, son adversaire historique ; la légèreté de Jacques Chirac, devenu l’huissier plus ou moins consentant de ce dessaisissement démocratique sans précédent… Sans oublier une mention particulière pour Édouard Balladur, auquel elle décerne cette épitaphe en sa qualité d’inventeur de la cohabitation, pendant intérieur de ce qu’incarne, à l’extérieur, l’engluement de la France dans un système décisionnel européen où elle n’a plus la main : « Son incapacité absolue à toute autre attitude que le compromis ne le prédisposait guère à la compréhension d’institutions reposant essentiellement sur l’exigence démocratique et le respect du peuple. Cet homme, étiqueté gaulliste, aura passé une grande partie de sa vie politique à oeuvrer pour leur désagrégation. »

Et Nicolas Sarkozy ? S’étant fixée comme règle de ne jamais critiquer nommément un chef d’État en exercice, hors campagne électorale, Mme Garaud préfère s’en tenir au simple constat de ce qu’est devenue la fonction : « Derrière une agitation fébrile et pathétique, rien, le vide […]. Le président de la République ne gouverne plus, il exerce un “métier” et se résout à “faire de la politique” avant une élection. Les ministres et députés n’osent plus guère évoquer l’État hormis pour dire qu’il y en a trop, le confondant ainsi avec les monstres proliférants de la réglementation. Quant aux partis politiques, ils vont chercher le nom de leurs projets dans des “boîtes à idées”, tout fiers de nous sortir une société du… care. »

Comment s’étonner, après cela, que d’autres occupent le vide laissé par l’effacement de la France, sagement rrevenue, de surcroît, dans les structures militaires intégrées que le général de Gaulle nous avait fait quitter ?

On l’a compris : ce que regrette Marie-France Garaud, c’est que la France ait rompu sciemment avec dix siècles d’une conception souveraine de l’État – pensé comme l’instrument historique du destin d’un peuple – à l’instant critique où elle en aurait le plus besoin. « Le monde bouge partout autour de nous et les moyens d’y établir notre avenir tombent de nos mains au moment même où s’en révèlent les bouleversements. »

En trente ans, remarque-t-elle, l’État a changé subrepticement de fonction : de garant de l’intérêt général, il est devenu la caisse de résonance des aspirations de la société. Et le gouvernement, censé “exécuter” la politique voulue par le peuple, n’est plus qu’une machine à communiquer, destinée à gérer un quotidien devenu d’autant plus fluctuant qu’aucune ligne de force n’est plus proposée au pays.

Comment espérer, dans ces conditions, résister au grand basculement qui s’opère sous nos yeux, à savoir le glissement général des centres de décision de l’Ouest vers l’Est : en Europe au profit de l’Allemagne et, dans le monde, au bénéfice de la Chine ?

En Europe ? Mme Garaud évoque un symbole que nul ou presque n’a relevé et qui, pourtant, en dit long : à l’instant où, en signant le traité de Lisbonne, la France reconnaissait la supériorité juridique, donc politique, de la norme européenne sur ses propres lois, et même sur sa propre Constitution, l’Allemagne signifiait au monde entier par la voie de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, le 30 juin 2009, que les traités européens s’appliqueraient à elle tant qu’ils ne contrediraient pas ses intérêts vitaux.

Pour l’Allemagne, l’Europe n’est plus un cadre sans appel

Humiliante coïncidence : quand le plus jeune État d’Europe affirmait sa souveraineté absolue, le plus ancien abandonnait la sienne… Juriste de vieille tradition, Marie-France Garaud explique par une sorte d’aveuglement narcissique les raisons qui ont poussé la France à ne rien prévoir de cette révolution qu’elle annonçait, elle, sans relâche, depuis 1992 : « Pour la plupart des hommes politiques français, l’Europe était une sorte de prolongement de notre système. Dès lors que l’on acceptait de se fondre dans l’ordre européen, celui-ci devenait la référence suprême. Ils n’ont pas vu que, pour l’Allemagne, qui doit composer avec sa propre diversité, l’Europe est d’abord une commodité. Une forme d’organisation compatible avec son histoire et sa manière de fonctionner, mais en aucun cas un cadre hiérarchique sans appel… »

Même erreur de diagnostic s’agissant de la mondialisation : « La faute la plus grave qui se puisse commettre quand on prétend gouverner, c’est de voir le monde comme on rêverait qu’il soit… Quand, après la chute du mur de Berlin, certains ont décrété que l’Histoire était finie et que deux milliards d’hommes pouvaient entrer sans dommage dans la compétition mondiale, il était clair que l’on faussait durablement les règles du jeu au profit de quelques-uns. C’est ce qu’a vu, immédiatement, Maurice Allais quand il prônait un protectionnisme raisonné : sans écluses minimales, la mondialisation à tous crins aboutirait au déménagement massif de nos moyens de production vers les pays à bas salaire. Nous y sommes. Et il fallait être bien naïfs pour considérer que la Chine se contenterait d’être l’atelier du capitalisme occidental. »

D’où la perte de confiance – générale en Occident, mais sensible surtout en France – des peuples occidentaux envers des gouvernants jugés incapables de les défendre. Mais comment défendre les plus faibles – première fonction de l’État depuis l’Antiquité – quand l’État, précisément, disparaît du paysage ? Nous sommes ici au cœur de l’imposture déclinée tout au long de ce livre : celle d’hommes politiques ayant pris l’habitude de faire croire qu’ils exercent le pouvoir alors qu’ils ne font que l’occuper, après avoir accepté, par conviction ou facilité, de se dessaisir de ses principaux leviers…

Pour Marie-France Garaud, qui isole bien sûr la période gaullienne au sens large (1958-1974), cette tendance bien française remonte à l’entre-deux-guerres et au rôle croissant exercé par la démocratie chrétienne, à laquelle elle consacre un chapitre entier de son livre. Dès lors, explique-t-elle, que « dans l’échelle des valeurs qui fonde le droit, la personne humaine prend la primauté sur l’État », celui-ci n’a plus qu’un rôle accessoire de régulateur. « Il s’étiole dans une fonction qui n’est pas la sienne et la sienne ne sera bientôt plus assurée par personne. En effet, Dieu n’assurant plus la légitimité par le sacre d’une personne humaine qui était celle du roi, la pensée religieuse désagrège la politique. Entre Dieu et la liberté, il n’y a guère de place pour l’État.» Et, pourrait-on ajouter, la déchristianisation aidant, plus même de ciment spirituel et culturel pour la communauté en dehors des valeurs marchandes ! On est bien, là, au cœur du problème…   Éric Branca

Impostures politiques, de Marie-France Garaud, Plon, 180 pages, 16 €.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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Sarah 23/11/2010 17:45



Bonjour,
Je me souviens, des interventions de Mme Marie France Garaud,  que je ne manquais jamais, tellement je trouvais les arbitrages de cette dame, lucides et censés. Pourtant, j’étais bien plus
jeune, j’avais d’autres pensées en tête que la politique – A l’époque,  il était aussi rare,  de se trouver face à   des personnalités  dont la pensée me semblait 
logique et clairement exprimée.  Sans des personnes comme elle,  sans doute,  je n’aurais jamais eu l’esprit citoyen. Il est tellement  facile de se  décourager
devant   l’absurdité du comportement des  élus et de  ceux qui gouvernent. Heureusement, que nous discernons, ainsi quelques personnes, qui nous donnent  lueur et 
compréhension.  Ce qui nous fait réaliser de l’importance de la gestion d’un pays, et donc de l’intérêt que nous, citoyen devons y porter…. C’est cela la démocratie !  Chacun de
nous, doit se sentir responsable avec des droits et des devoirs . Merci donc à elle, d’avoir été celle qui m’en a fait prendre conscience.



Bilal Hakroum 23/11/2010 11:54



Bonjour Monsieur Brazon,


je m'appelle Bilal et j'ai dix-sept ans. Je dois faire un exposé sur les "grands intellectuels français" et j'ai tapé ces mots sur google et je suis tombé sur votre site.


quand je lis cette phrase "  Marie France Garaud , avec Ivan
Rioufol, Eric Zemmour et quelques autres, est dans mon panthéon des auteurs politiques et essayistes préférés." je suis très intéressé.


Vous êtes très cultivé et vous avez l'air de connaïtre plein de choses ? Est-ce que vous
connaissez personnelement toutes ces personnes ?


pouvez-vous me dire (pour mon devoir) comment vous avez appris tout cela ?


Etait-ce à l'école ? Ou alors ailleurs ? Grâce au net ? à la télévision ?


Enfin, vous parlez de "panthéon" mais je crois que c'est un endroit où l'on met les morts ?
Est-ce que vous pensez que ces gens sont morts dans leurs têtes ?


Merci pour votre aide, je vous citerai dans mon devoir de philosophie.