Ouvéa : les mensonges de Kassovitz

Publié le 14 Novembre 2011

Un film plébiscité par la bien pensance ou comment refaire l'Histoire à travers le cinéma! ce film a été primé ce qui laisse pantois sur le niveau de culture historique et d'histoire politique des jurés. Affligeant.

Gérard Brazon

Le 22 avril 1988, l'attaque de la gendarmerie de Fayaoué à Ouvéa, conduite par Alphonse Dianou (au centre, interprété par Iabe Lapacas) : quatre gendarmes assassinés et un cinquième grièvement blessé. (Nord-Ouest Films photos Guy Ferrandis)

L'Ordre et la Morale, le film de Mathieu Kassovitz sur la prise d'otages d'Ouvéa, en avril-mai 1988, sort mercredi sur les écrans. En choisissant jusqu'à l'exaltation le point de vue unique de Philippe Legorjus, ex-patron du GIGN, il tourne résolument le dos à la réalité historique. La preuve en six contre-vérités criantes.

«Si la vérité blesse, alors le mensonge tue.» Telle est la chute de L'Ordre et la Morale, signé Mathieu Kassovitz, l'homme qui filme gourdin à l'épaule (La Haine, Gothika, Babylon AD...) pour asséner sa vision du monde. A cette aune, c'est peu dire que son dernier opus «tue»: non pas que ce film manichéen ne puisse se regarder avec plaisir, mais parce qu'il prend délibérément le parti d'assassiner la vérité des faits qu'il prétend restituer.

Certes, du côté du chef d'état-major des armées, l'amiral Edouard Guillaud, on préfère pour l'instant observer un prudent silence radio. Mais les principaux protagonistes, de l'affaire, eux, ne s'y sont pas trompés: dès le 3 novembre, Bernard Pons, ministre des Dom-Tom au moment des faits, le général Jacques Vidal, qui commandait l'opération «Victor» , le colonel de gendarmerie Alain Benson, chargé des opérations de police judiciaire après l'assaut, et le magistrat otage Jean Bianconi ont publié un communiqué commun. Ils y affirment qu'« ils n'ont eu ni les comportements, ni tenu les propos qui leur sont respectivement prêtés, lesquels relèvent d'une déformation de la réalité, voire de la pure désinformation ». Bref, l'honnêteté intellectuelle et l'objectivité factuelle ne semblent guère compatibles avec la conception de la «morale» affichée par Mathieu Kassovitz et Philippe Legorjus. Revue de paquetage.

1 - La démocratie bafouée

Premier rappel historique : pour s'afficher (très) à gauche, Kassovitz et Legorjus ont visiblement un problème avec le suffrage universel et la démocratie.

On ne comprend rien, en effet, au drame d'Ouvéa, du 22 avril au 5 mai 1988, entre les deux tours de l'élection présidentielle, si on ne le resitue pas dans son contexte politique local de l'époque, que le film se garde bien d'évoquer: sept mois plus tôt, le 13 septembre 1987, a eu lieu en Nouvelle-Calédonie le «référendum Pons» d'autodétermination, Jacques Chirac étant Premier ministre de la première cohabitation mitterrandienne. La question posée aux 150.000 habitants de la Grande Terre et des Iles Loyauté (Lifou, Maré et Ouvéa) est limpide comme les eaux du lagon: «Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à l'indépendance ou demeure au sein de la République française?»

En dépit de l'appel au boycott du scrutin par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), la réponse des urnes est dure comme un coco-fesse: 59 % de participation et 98,3 % en faveur de la France. Une large majorité absolue (58 % des inscrits !) s'est prononcée contre l'indépendance, faisant au passage voler en éclats le mythe d'une communauté mélanésienne entièrement acquise à la cause de « Kanaky ».

C'est à partir de cette formidable claque électorale que les «comités de lutte» - l'aile militaire du FLNKS - vont basculer dans les actions terroristes du type Ouvéa, ayant compris que leur succès ne sortirait jamais des urnes - ces urnes que fracassait à coups de tamioc, fin 1984, leur héros et martyr Eloi Machoro, avant d'être abattu à La Foa par un tir de précision au FR F1 du capitaine Jean-Pierre Picon (GIGN). De quoi relativiser, pour le moins, l'image idyllique des gentils Kanaks un peu paumés, à la culture coutumière pleine de courtoisie et cherchant à se libérer de «l'aliénation coloniale», telle qu'elle est présentée jusqu'au ridicule par Kassovitz et Legorjus.

2 - Gentils gendarmes contre militaires sadiques

Dans le film, dès l'arrivée du GIGN à Ouvéa, la cause est entendue : le fait que Philippe Legorjus soit placé sous l'autorité du général Jacques Vidal, commandant sur place le Régiment d'Infanterie de Marine du Pacifique (RIMaP), aboutit inéluctablement à une «algérisation» de la situation, avec tous les dérapages inhérents en termes de respect des droits de l'homme, dans une île coupée du monde et interdite à la presse. C'est ce que montrent à l'envi les scènes d'interrogatoires hypermusclées avec matraques électriques, assimilables à des scènes de torture, des populations locales pressées de dire où se sont réfugiés les preneurs d'otages. Là encore, le mensonge est patent: dans la réalité, seul le GIGN avait en dotation de telles matraques électriques, contrairement à l'armée de terre. La preuve: dans la grotte, quelques jours plus tard, deux vieux coutumiers accompagnant les « porteurs de thé » reconnurent deux otages fraîchement attrapés qui avaient utilisé ces instruments contre leurs familles. Il s'agissait de deux GIGN accompagnant Legorjus.

3 La schizophrénie de Legorjus

Comme il le revendique dans son dernier livre, Legorjus éprouve dans sa jeunesse «une fascination pour la révolution de 1968 et pour la "théologie de la libération"», cette dérive marxisante de l'Eglise catholique venue d'Amérique latine, qui a fait tant de mal à la foi chrétienne. Il est donc une proie facile pour ce que l'on nomme, sur le « Caillou », le «bouton canaque»: une séduction pour la culture mélanésienne qui s'empare souvent des petits Français de métropole fraîchement débarqués (les «zoreilles», dont Kassovitz est l'exemple parfait), impressionnés par ces langues où le verbe avoir n'existe pas, ces tribus où l'on est possédé collectivement par la terre nourricière, où le respect des anciens est sacré et dicte une vie collective qui fleure bon le communisme originel. «La place centrale de la nature, le rapport au temps, la structure sociale m'ont séduit, écrit Legorjus (...) C'est un monde de consensus qui garantit, à chacun, la sécurité économique et morale. Ni misère ni exclusion (...) C'est une société sans classe». Avec ce degré de sympathie objective pour les preneurs d'otages emmenés par Alphonse Dianou, on mesure le dilemme qu'a vécu l'ex-patron du GIGN, soixante-huitard dans l'âme. Mais alors, pourquoi ne s'est-il pas lui-même démis de son commandement ?

4 - Incapable de diriger l'assaut

Dans un entretien réalisé fin mai dernier avec le «Chef» Michel Lefèvre, ancien sous- officier au GIGN de 1981 à 1993, qui commandait l'assaut sur l'entrée de la grotte d'Ouvéa, celui-ci déclare à propos de son patron de l'époque: «Je suis curieux de voir ce film, car je pense que le capitaine Legorjus n'a pas assumé son rôle sur le terrain d'être à la tête de ses hommes. Il aurait dû obéir au général Vidal qui était son patron. Il n'a pas voulu en assumer les risques et les responsabilités. Les officiers du 11e Choc et du commando Hubert étaient bien là, eux, et je les en remercie encore.

Suite à cette affaire, Legorjus a d'ailleurs perdu sa crédibilité au GIGN, qu'il a quitté peu après. Dans ce film, je pense qu'en se mettant en vedette, il cherchera à rattraper la mauvaise image qu'il a pu laisser lors de cette prise d'otages. La politique, j'en étais bien loin. Moi je voyais surtout mes camarades souffrir et comme l'assaut était décidé, il fallait y aller. La négociation ne nous a amenés qu'à avoir des otages en plus...» Le même Michel Lefèvre raconte en privé que dans l'avion du retour qui ramenait le GIGN a Paris, après le dénouement, tous les hommes «faisaient la gueule à Legorjus», isolé dans un coin de l'appareil. Etant le plus ancien du groupe, il est allé le voir et s'est entendu dire par l'intéressé : «Ne t'en fais pas, vous serez tous récompensés par des médailles!» Est-il besoin d'en rajouter?

5 - La multiplication des «corvées de bois»

À voir le film qui sort mercredi, l'armée s'est déshonorée : sur les dix-neuf preneurs d'otages indépendantistes tués à Ouvéa, cinq auraient été froidement exécutés à l'issue des combats, au mépris de toute éthique militaire. Si ces «corvées de bois» étaient avérées, elles seraient d'autant plus choquantes qu'elles émaneraient d'unités d'élite de l'armé française (11e Choc de la DGSE, commando Hubert de la marine, GIGN...). Or tous les participants de l'opération «Victor» que nous avons pu rencontrer et interviewer depuis, quelle que soit leur arme d'appartenance, sont formels sur un point : aucun coup de feu n'a été entendu sur zone après la fin de l'assaut et la libération des derniers otages. Il est en revanche établi que le décès d'Alphonse Dianou, blessé au genou puis victime de sévices, ainsi qu'un autre cas suspect ont été dénoncés par l'enquête de commandement qui a suivi. Et que l'officier de gendarmerie responsable a été durement sanctionné.

6 - Le baiser de Judas

Au générique du film, au chapitre des remerciements, on appréciera le soutien apporté - même symbolique financièrement - par la Province Nord et la Province des Iles, à majorité pro-indépendantiste. On ne peut s'empêcher de rappeler que début avril 1988, deux semaines avant l'attaque de la gendarmerie de Fayaoué, où quatre gendarmes sont froidement assassinés et un cinquième grièvement blessé par le commando, le numéro 2 du FLNKS Yeiwéné Yeiwéné, bras droit de Jean-Marie Tjibaou chargé d'animer les « comités de lutte », accompagné de Franck Wahuzue et d'Alphonse Dianou, le chef des preneurs d'otages, étaient venus à Ouvéa, depuis Nouméa, effectuer une reconnaissance de cette action coup de poing. Ils avaient voyagé sur un vol de la compagnie domestique Air Calédonie avec des billets d'avion aimablement réglés par la même Province Nord. Une vraie garantie d'objectivité et... d'indépendance.

Rédacteur en chef des Nouvelles Calédoniennes Hebdo à Nouméa, au moment des faits, l'auteur de ces lignes était présent dans la grotte d'Ouvéa au lendemain de l'assaut, après avoir «dîné» la veille au soir côte à côte avec les capitaines Legorjus et Picon.

Source

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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Lunatik 15/11/2011 07:42



Monsieur,


Le film est partial et son réalisateur ne s'en cache pas : le scénario est tiré du livre de Legorjus - tout le monde le sait puisque cette vérité n'a jamais été cachée et comme le dit
l'adage, "l'histoire dépend de celui qui la raconte". De là à traiter Kassovitz par le mérpis comme vous le faites, je pense que ce n'est ni connaître le personnage, ni comprendre ses
films. De plus, vous pourriez rajouter à votre article le fait que seules les populations canaques ont participé à la relecture du scénario - en effet, les autres relecteurs possibles
étaient trop occupés à empêcher le film de se faire (courrier, suppression de subvention, etc...); relecteurs appartenant au même bord politique que Monsieur Chirac...


Les "évènements" demeurent une plaie non cicatrisée pour la population calédonienne ; cela signifie-t-il pour autant qu'il faut refuser d'en parler ? je ne pense pas... même si cela se fait selon
un point de vue non partagé par l'ensemble. Les américains (dont je ne suis pas spécialement fan) acceptent cette possibilité (on peut le voir au nombre de films sur les différentes guerres) -
pourquoi les français n'y arrivent-ils pas ? (comment expliquer aujourd'hui encore le tabou sur la guerre d'Algérie sinon que par cette négation ?).


Vous parlez de liberté d'expression ? alors pourquoi ne pas avoir mentionné dans votre article la non-diffusion du film dans les salles de cinéma calédoniennes ? Vous parlez de partialité du film
? pourtant vous n'avez interrogé que des militaires pour connaître leur point de vue...


Une critique à votre critique... une autre vérité face à la vôtre... en espérant que vous ne censuriez pas ce commentaire



Gérard Brazon 15/11/2011 11:04



Je ne censure jamais. Je vous encourage même à faire comme un droit de réponse à cet article que vous trouvez partisan et il l'est j'en conviens comme le sont les auteurs du film! (Je n'aime pas
Kassovitz) Pour ma part, je suis pour des films "évacuateurs" comme le font les américains qui "purgent" leur culpabilité, leurs erreurs ou non, par des film chocs parfois grosssiers de type
Rambo parfois puissant comme Apolalypse Now! Tout en gardant la grandeur fondamentale, le rêve de l'Amérique et le respect du drapeau ciment de la Nation!  La guerre d'Indochine, ou celle
d'Algérie auraient dûes êtres traitées de cette façon! Il est probable que nous n'aurions pas ce pathos que nous avons aujourd'hui face à l'Algérie si on l'avait fait ! Pour autant, il faut se
coller à la vérité et non se coller à l'édéologie. A l'opinion et non à la falsification des faits.


J'attend votre article et il sera considéré comme un droit de réponse ou d'opinion. Bien à vous.


Gérard Brazon