Philosophie et Histoire: point de vue sur la "Révolution Française" 2/ (suite)

Publié le 14 Novembre 2012

L'héritage de la Révolution au XIXe siècle

Cet héritage, c'est d'abord la légitimation de la rébellion: à chaque fois qu'on est mécontent du pouvoir, on descend dans la rue pour prendre les armes et les émeutes n'ont pas manqué au cours du XIXe siècle. Pour le reste, il s'est installé cette idée que pour que la société change, il faut changer de pouvoir politique, voire de régime et le XIXe siècle en connut sept. Mais l'héritage le plus profond, c'est celui d'un espoir déçu, d'un désir de revanche sur l'Histoire et, le temps effaçant de la mémoire les horreurs de cette période noire pour l'idéaliser, il s'élabora sous le règne de Louis-Philippe, notamment avec Jules Michelet, une mythologie de la Révolution qui trouva un écho grandissant auprès d'une classe ouvrière souffrant de conditions d'existence terribles pour conduire à la révolution manquée de 1848. Elle fut suivie d'une deuxième tentative avec la Commune de 1871.

L'impossible révolution sociale

Il y a eu sous la Révolution un aspect social qui apparut avec les Enragés, un groupe de révolutionnaires radicaux qui revendiquaient l'égalité sociale en préconisant entre autres la taxation des riches; leurs idées furent reprises par Gracchus Babeuf qu'on peut considérer comme un véritable précurseur du communisme. "Les Enragés, actifs de février à septembre 1793, donneront naissance à une extrême gauche anarchiste qui se manifestera dans les années 1890 par une série d'attentats sanglants et par des actions de banditisme résultant d'une corruption de l'anarchisme traditionnel par une phraséologie du droit à la paresse et au vol baptisé «reprise individuelle» ou «illégalisme». " (35) La caractéristique du socialisme français, c'est son athéisme radical, en réalité son antichristianisme viscéral, qui s'était développé sous le Second Empire et, repris par les vieux démons de la Terreur, les communards exécutèrent Mgr Darboy, archevêque de Paris, massacrèrent les dominicains d'Arcueil et les jésuites de la rue Haxo. La répression qui suivit la Commune et l'instauration de la IIIe République, qui consacra le pouvoir de la bourgeoisie, mit fin au socialisme révolutionnaire pour se muer en action syndicale que la loi de 1884 sur les associations professionnelles a rendu possible. (36) Le mythe révolutionnaire était à l'agonie; il recevra son coup de grâce au congrès de Tours, le 25 décembre 1920, avec l'adoption d'une motion présentée par Cachin et Frossard proposant l'adhésion du mouvement ouvrier à la IIIe Internationale communiste.

Une révolution sur mesure pour la classe ouvrière

La révolution bolchevique avec sa doctrine cohérente, le marxisme-léninisme, qui allie théorie et pratique, avait supplanté, pour la majorité du mouvement ouvrier français, le vieil héritage de 1789 dans lequel, au bout du compte, il avait peu à peu cessé de se reconnaître, préférant, depuis la Charte d'Amiens, se focaliser sur l'action syndicale au détriment de la politique. Le communisme, au contraire, établit un  lien organique entre le syndicat et le Parti. Enfin, la classe ouvrière est appelée à prendre le pouvoir avec "la dictature du prolétariat". Il n'en fallut pas davantage pour séduire la majorité des congressistes de Tours. Cette scission du mouvement ouvrier fut telle que le socialisme ne s'en remit jamais, le  communisme lui ayant ravi l'essentiel de la classe ouvrière dont il tirait son origine et son existence, et après 1945, seul le P.C.F. l'incarna, se présentant comme le parti de la Résistance, alors que les communistes avaient attendu les ordres de Moscou pour prendre le maquis, à cause du pacte germano-soviétique qui fut brutalement rompu par l'invasion de l'U.R.S.S. par l'armée allemande, le 22 juin 1941. A la Libération, le P.C.F. représentait 29% de l'électorat; il était puissant et armé mais heureusement, il ne put jamais prendre le pouvoir à cause des troupes américaines qui stationnaient sur le territoire français et le début de la guerre froide. Quoi qu'il en soit, le mythe de la révolution dont 1789 est l'archétype, se mondialisa encore davantage avec la révolution chinoise en octobre 1949. Quant au socialisme français, il survécut tant bien que mal pour s'unifier en 1971 avec la création du Parti socialiste.

La résurgence du socialisme

La IVe République sous laquelle les ministères sautaient comme des bouchons de champagne, reproduisait dans son principe le régime d'assemblée de la IIIe République: c'était l'Assemblée nationale qui décidait de tout, y compris du choix des présidents du conseil (premier ministre) qui étaient toujours des parlementaires. Depuis l'éphémère IIe République dont le président était élu au suffrage direct et avait débouché sur le Second Empire, il y avait eu depuis un rejet du pouvoir personnel par les républicains, revenant de la sorte à  l'esprit de l'Assemblée législative de 1791. Avec la réforme constitutionnelle de 1962 qui instaura l'élection du président de la république au suffrage universel, les socialistes furent contraints de se choisir un chef pour les représenter, et ce fut François Mitterrand, lors de la première élection présidentielle de 1965 qui se présenta contre Charles de Gaulle; ce dernier ne fut élu qu'au second tour, son adversaire ayant réussi à le mettre en ballottage. Cependant, cet échec souligna pour Mitterrand la nécessité d'unifier la gauche non communiste et une autre révolution allait l'y aider, celle de 1968. Cette révolution n'était pas comme les autres; il s'agissait avant tout d'une libération des mœurs qui venait des U.S.A. et avait commencé avec le mouvement hippie: la jeunesse ruait dans les brancards de la vieille Amérique puritaine, elle était pacifiste et rejetait toute forme d'autorité et de morale, tout en prônant la liberté sexuelle.  Ce mouvement gagna la France, et on se souvient des slogans "jouir sans entraves", "il est interdit d'interdire", etc. C'était une sorte d'hédonisme débridé qui toucha la jeunesse, toutes classes  sociales confondues, un individualisme licencieux qui n'avait rien à faire de la politique ou d'un quelconque projet de société et allait par conséquent à l'encontre des valeurs républicaines. La particularité et le paradoxe de mai 68, c'est la rencontre de ce mouvement avec un mécontentement social qui provoqua la dernière grande grève générale que la France ait connue et cette rencontre eut un effet catalyseur si fort que certains ont cru le "grand soir" arrivé et que la révolution prolétarienne était possible, d'où l'émergence de groupes gauchistes. Les évènements de mai 68 ont montré également une lassitude devant une société ringarde qui semblait ne pas sortir de l'après-guerre: on voulait autre chose. Mitterrand en profita trois ans plus tard avec la création du Parti socialiste au congrès d'Épinay en juin 1971 et eut l'habileté de recycler tous les thèmes éculés du socialisme républicain, de récupérer d'anciens gauchistes (trotskistes et maoïstes), le tout pimenté de tiers-mondisme et de permissivité soixante-huitarde pour se présenter comme un parti du renouveau, incarnant un nouvel élan républicain: les socialistes sont les héritiers de 1789 et ils le montrèrent au congrès de Valence en 1981, année de leur victoire, et durant lequel des intervenants comme Paul Quilès (il déclare, à propos des journalistes jugés favorables à l'ancienne majorité, qu'« il faut faire tomber des têtes, le faire rapidement et dire lesquelles », ce qui lui valut le surnom de "Robespaul"), tinrent des discours de haine avec des mots tels que l'on se crut revenu au temps de la Convention. Mais discourir est une chose, gouverner une autre et pour la première fois de son histoire, la gauche allait le faire durablement, grâce aux institutions de la Ve République.

Le chant du cygne de la gauche et  l'héritage funeste de la Révolution

La gauche gouverna en tout quinze ans, entre 1981 et 2002 et son action se solda par un échec cuisant avec un bilan à somme négative : elle a rendu le citoyen encore plus dépendant de l'État pour faire de la France un pays d'assistés, entraînant un gaspillage accéléré de l'argent public; elle a contribué, sous les deux septennats de Mitterrand, à la corruption de la classe politique (" années fric "), à la constitution de féodalités par une application dévoyée de la loi de décentralisation, (37) tout ceci dans le cadre d'un processus de dissolution de la société amorcé depuis 1968, cette dernière étant caractérisée par un individualisme narcissique et la disparition de toute solidarité: chacun pour soi mais pas la république pour tous, notre pays n'ayant jamais connu dans le passé de plus grande soumission du pouvoir politique, comme c'est le cas actuellement, aux puissances d'argent que sont les entreprises multinationales et les grands groupes financiers.
Si les autres pays occidentaux sont également touchés par le matérialisme propre à la société de consommation, la déchristianisation et l'individualisme, il n'en demeure pas moins que la France ne s'est jamais remise de la destruction des groupes sociaux opérée par la Révolution (38): les Français ont perdu leurs repères dans la société en perdant l'esprit de groupe, la conscience qu'on peut faire quelque chose ensemble, que l'union fait la force, bref le sentiment communautaire qui n'a rien à voir avec le communautarisme actuel: il est la conséquence à retardement du vide laissé par cette destruction et le fait d'individus originaires du tiers-monde qui se regroupent selon des critères raciaux ou religieux et rejettent les règles de la république dans laquelle, non seulement ils ne se reconnaissent pas, mais qu'ils vomissent.
Dans cet ordre d'idées, à l'étranger, la France passe pour un pays arrogant, donneur de leçons, incapable de résoudre ses problèmes; son rayonnement culturel est tombé à zéro, sa littérature et son cinéma ne s'exportent plus. La centralisation jacobine alliée à la concentration des médias qui s'abreuvent aux mêmes dépêches d'agence a contribué à stériliser la vie intellectuelle et artistique du pays. (39)
Quant aux libertés, le "pays des droits de l'homme" s'est fait condamner douze fois par la Cour européenne des droits de l'homme depuis le 1er janvier 2007 pour abus de la détention provisoire qui concerne actuellement 26,2 % des détenus. Sans parler de la surpopulation carcérale due principalement à l'allongement moyen de la durée de détention, parfois dans des conditions d'insalubrité qui nous renvoient au XIX e siècle comme à la prison Saint-Paul à Lyon.
Proclamer de façon récurrente que la France est un pays démocratique et libre grâce à la Révolution, c'est un sophisme: autant affirmer que le paradis est issu de l'enfer. En vérité, la France a bénéficié comme les autres pays occidentaux, du vent de liberté qui a soufflé après la Libération et le début de la guerre froide, après que l'Europe eut subi le nazisme pour être confronté au communisme. Rappelons-le, la Révolution est l'archétype de tous les totalitarismes. Du coup, il est incompréhensible pour la plupart de nos concitoyens que les pays les plus respectueux des libertés soient les monarchies parlementaires d'Europe du nord, plus précisément les Pays-Bas et les pays scandinaves. (40 ) Il est encore plus incompréhensible pour nous que la France continue à honorer par ses places, ses avenues et ses rues, des hommes qui sont coupables ou complices de crimes contre l'humanité et qui, pour la plupart furent des membres de la Convention, elle-même grande ordonnatrice de la Terreur (41) et du génocide vendéen, (42) des hommes qui ont commis le péché originel de détruire les fondements chrétiens de notre pays, l'entraînant dans une chute qui a conduit au marasme actuel et dont on a bien du mal à voir l'issue.

P.F.

1 On a une trace de ce rationalisme grandissant chez Molière avec sa pièce à la  dimension shakespearienne, Dom Juan:
" Sganarelle: [..]  Qu'est-ce donc que vous croyez?
Dom Juan : Ce que je crois?
Sganarelle: Oui.

Dom Juan: Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit ". (Acte III, scène I)

Ce personnage de Dom Juan annonce déjà le libertin du  XVIIIe siècle mais surtout, et c'est ce qui nous intéresse ici, la perte de toute notion de bien et de mal par la transgression des lois divines et sociales.

2 Voltaire, Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, Œuvres complètes, éd. Garnier, 1875, tome 4, p. 135.

3 Voltaire, «Mahomet avait le courage d'Alexandre», Le dîner du comte de Boulainvilliers, Œuvres complètes, éd. Garnier, 1875, tome 26, p. 580.

4 Voltaire, Lettre à Frédéric II, roi de Prusse, datée du 5 janvier 1767.

5 Voltaire, Examen important de milord Bolinbroke ou le tombeau du fanatisme.

Ibid.

7 Il est par ailleurs assez piquant de les voir se réclamer d'un homme qui préfigurait le patron paternaliste du XIXe siècle et le libéralisme qu'ils ne cessent de vilipender aujourd'hui.

8 Dans les années 1980, le journal Le Monde qu'on ne peut pas soupçonner d'être royaliste, avait exhumé des minutes de procès se déroulant sous l'Ancien Régime pour constater que 70% des jugements rendus en première instance étaient infirmés en appel au profit du justiciable et qu'il existait déjà un système d'assistance judiciaire pour les plus démunis. 
A contrario, si on prend l'exemple actuel des États-Unis d'Amérique, ce " pays de la liberté " compte en 2006 le plus grand nombre de prisonniers au monde par rapport au total de la population, selon un rapport du groupe de défense des droits de l'Homme, Human Rights Watch (HRW) qui cite un rapport gouvernemental, soit 751 prisonniers pour 100 000 habitants. Par comparaison, la Grande-Bretagne compte 148 prisonniers pour 100 000 habitants, le Canada 107 pour 100 000 et la France 85 pour 100 000. Le taux américain dépasse celui enregistré en Libye (217 pour 100 000), en Iran (212) et en Chine (119) et a quintuplé en l'espace de 30 ans.

9 Joseph de Maistre, Considérations sur la France, chapitre VI, De l'influence divine dans les constitutions politiques.

10 Il suffit d'observer des enfants jouant dans un jardin public pour voir à quel point ils peuvent parfois se montrer cruels entre eux.

11 Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, article 1er.

12 Fr. Jean-Michel Potin, Le Livre noir de la révolution française,  première partie, Les faits, chap. XXIV, Liberté, égalité, fraternité, ou l'impossibilité d'être fils, p.415-416, Cerf, 2008.

13 Ibid. , p.421.

14 Ibid.

15 Ibid., p.423.

16 Ibid.

17 Ibid., p.419.

18 Ibid.

19 Ibid., p.420. C'est ainsi qu'on a entendu parler dans les médias de " Génération 68 ", " Génération Mitterrand ", etc.

20 Jacques Brel, extrait de la chanson Jaurès, Barclay, 1977

21 Cf. Le chant du départ : " La République nous appelle / Sachons vaincre ou sachons périr / Un Français doit vivre pour
elle / Pour elle un Français doit mourir. "

22 Fr. Jean-Michel Potin, Le Livre noir de la révolution française,première partie, Les faits, chap. XXIV, Liberté, égalité, fraternité, ou l'impossibilité d'être fils, p.427,  Cerf, 2008

23 A ce propos, l'aboulie de Louis XVI, qui céda à toutes les exigences de l'Assemblée nationale, reste encore un mystère pour tous les historiens.

24 Jean de Viguerie, Le Livre noir de la révolution française, première partie, Les faits, Chapitre X : La persécution antireligieuse, p.215, Cerf, 2008.

25 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social.

26 Jean de Viguerie, Le Livre noir de la révolution française, première partie, Les faits, Chapitre X : La persécution antireligieuse, p.213, Cerf, 2008.

27 Cf. notre article : France, crise d'identité.

28 François Guizot.

29 Le département était conçu de telle sorte que l'on puisse se rendre, à partir de son chef-lieu en n'importe lequel de ses points, en une seule journée de cheval.

30 Joseph de Maistre, Considérations sur la France, chap. premier, Des révolutions

31 Hippolyte Taine : Les origines de la France contemporaine, La Révolution, t.II, La Conquête jacobine

32 Fr. Renaud Silly, Le Livre noir de la révolution française, deuxième partie, Le génie, XIV, Hippolyte Taine ou la Révolution française considérée dans son unité sur les origines de la France contemporaine 1876-1894, p.673, Cerf, 2008.

33 Hippolyte Taine : Les origines de la France contemporaineLa Révolution, t.I  l'Anarchie spontanée

34 Non seulement ils coupaient les têtes des personnes qu'ils venaient de tuer pour les mettre au bout de piques mais ils  éviscéraient leurs cadavres quand ils ne se livraient pas au cannibalisme.

35 Marc Crapez, Le Livre noir de la révolution française, première partie,  Les faits, Chapitre XX : L'héritage de la Terreur au XIXe siècle, p.377,  Cerf, 2008.

36 Il s'agit de la loi relative à la liberté des associations professionnelles ouvrières et patronales votée le 21 mars 1884, dont l'auteur est Waldeck-Rousseau, également rédacteur de la loi de 1901 sur les associations. Ces deux lois sont toujours en vigueur aujourd'hui.

37 Cette loi fut élaborée par Gaston Defferre en 1982, alors qu'il était ministre de l'Intérieur. Il avait prévu des procédures de contrôle comptable très strictes pour les collectivités locales et territoriales; ces dispositions passèrent à la trappe, broyées par le hachoir parlementaire...

38 Contrairement à ce qu'on a voulu nous faire croire, la société de l'Ancien Régime était autrement plus solidaire que celle qui a suivi le renversement de la monarchie (il faut garder à l'esprit que l'enseignement public instauré par Jules Ferry avait parmi ses objectifs celui de former de bons petits républicains, notamment en présentant les treize siècles qui ont précédé la Révolution comme une période d'obscurantisme: c'est à se demander comment la France a pu survivre si longtemps…).

39 A titre de comparaison, l'Italie, si souvent regardée avec dédain par une pseudo intelligentsia parisienne, dispose de 31 journaux régionaux ou locaux, et ce pays, qui ignore la centralisation, connaît dans ses principales villes, une vie intellectuelle et culturelle intense s'exprimant dans la diversité.

40 Le Royaume-Uni a cessé d'être un exemple dans ce domaine depuis que le gouvernement travailliste de Tony Blair, s'inspirant du Patriot Actaméricain, a fait voter, après le 11 septembre 2001,  des lois antiterroristes restreignant fâcheusement les libertés publiques.

41 Il y a même des municipalités communistes qui ont des rues au nom de Robespierre: c'est comme si, actuellement, à Pnom-Penh, au Cambodge, on avait une avenue Pol Pot...

42 Cf. notre article : Le génocide, une invention française.


Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Histoire de France

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