Première Guerre mondiale /2: Non, l’Allemagne n’était pas coupable

Publié le 11 Janvier 2014

Note sur les responsabilités de la Première Guerre mondiale.

Par Philippe Simonnot pour Nouvelle de France

"L'homme qui rit"   Gouttenoire de Toury est pour le moment fort isolé. La Société d’histoire de la guerre occupe le terrain historiographique, avec son organe, La Revue d’histoire de la Guerre mondiale. Le grand-prêtre de cette histoire quasi-officielle est Pierre Renouvin, nommé conservateur du Musée de la Guerre à Vincennes et chargé d’un cours sur l’histoire de la guerre à la Sorbonne. Après des mois, des années de recherches, de travaux, d’articles, de livres, restera ce résultat : l’article 231 ne doit pas être révisé. Et l’on soupçonne le révisionnisme qui bat son plein de l’autre côté du Rhin d’avoir pour raison d’être d’échapper aux réparations, liées comme nous l’avons dit à la culpabilité allemande comme la corde au pendu.

Poincaré prend de très haut cette première attaque : « Si monsieur Gouttenoire de Toury, écrit-il dans Le Temps du 20 décembre 1920, que M. Victor Basch m’a représenté l’autre jour comme un galant homme et qui mérite, par sa conduite aux armées, la déférence de ceux mêmes qu’il attaque, a voulu démontrer qu’en collectionnant des coupures de journaux on pouvait composer pour l’histoire, avec tous ces papiers réunis, un masque qui la rendît méconnaissable, il a parfaitement réussi. »

Une entité rivale s’était tout de même créée dès 1916 : la Société d’études documentaires et critiques de la guerre, dont le but était de regrouper les forces internationalistes et pacifistes. À cette Société participaient Mathias Morhardt, qui venait de la Ligue des Droits de l’homme, Charles Gide, Victor Basch, les syndicalistes Merrheim et Rosmer. Morhardt soutient le même point de vue que Gouttenoire de Toury : Poincaré avait abandonné le destin de la France entre les mains du gouvernement russe, « le régime le plus corrompu du monde », écrit-il dans une lettre adressée en 1921 à la Ligue des Droits de l’homme. Au même moment, le Comité pour la reprise des relations internationales distribuait un factum où l’on reprenait une accusation de Jaurès contre le gouvernement français qui avait capitulé devant les intérêts tsaristes [36]. En 1926, dans l’Évangile du Quai d’Orsay, Georges Demartial dénonce la collusion entre les gouvernants français et les historiens « officiels ».

La polémique contre « Poincaré-la-guerre » s’aviva avec les questions posées par René Gérin, officier combattant de la Grande Guerre et un pacifiste intégral, auquel l’homme d’État crut devoir répondre. Beaucoup plus radical, Félicien Challaye écrira en 1933 dans Les origines de la Guerre mondiale. Les responsabilités russes et françaises : « Ainsi, par la volonté de Poincaré, la guerre ne fut pas une guerre de défense ayant pour unique objet le maintien de la frontière existant au moment du conflit. Ce fut une guerre de revanche ayant pour objet la reprise de l’Alsace et de la Lorraine. Dans l’esprit de plusieurs dirigeants français et russes, ce fut la même guerre de conquête, ayant pour objet de mettre la main sur la Sarre, sur la rive gauche du Rhin, sur Constantinople [37] et les Détroits [38]. » De même, Henri Pozzi publie en 1935 Les Coupablesoù il prétend que la France a été précipitée dans la guerre par les « bellicistes russes et leurs alliés slaves » au moment où le débat sur le pacte franco-soviétique va redonner une actualité brûlante à la nouvelle alliance que la France conclut avec la Russie contre l’Allemagne. Qu’elle soit tsariste ou soviétique, la Russie occupe dans la stratégie française la même place d’alliée de revers avec comme objectif d’obliger l’Allemagne, qu’elle soit impériale, républicaine ou nazie, à combattre sur deux fronts. Les Germains n’ont pas le monopole de la realpolitik.

Cette littérature n’est pas toute de la même qualité. Il faut faire un sort à part à l’ouvrage d’Alfred Fabre-Luce. La Victoire, ce coup d’essai qui fut un coup de maître, va ouvrir à l’auteur, qui vient d’avoir 25 ans, doué d’une vive intelligence [39] et d’un talent réel, une longue carrière d’essayiste, survivant à toutes les avanies du siècle, notamment les geôles de la Libération après celles de la Gestapo. Encore au début des années 1980 pouvait-on croiser le prolifique essayiste dans différents cercles de réflexion, et notamment aux conférences de l’Institut français des relations internationales, cachant son cou décharné derrière un nœud papillon très vieille France. L’insubmersible avocat du rapprochement franco-allemand méritait-il que Zeev Sternhell le poursuive de sa hargne, ouvrage après ouvrage, l’insubmersible avocat du rapprochement franco-allemand, le qualifiant d’« ignoble » [40] ? Réservons notre jugement.

La publication de La Victoire en 1924 intervient au moment où le consensus politique français sur le problème franco-allemand s’est fissuré. Cela fait deux ans que Poincaré est revenu au pouvoir. Pour la première fois, un ancien président de la République est devenu Président du Conseil – un événement suffisamment marquant pour qu’Aragon en fasse état dans son roman Aurélien, écrit en 1943-1944. En fait, Poincaré suit le chemin inverse de celui qui l’avait conduit en 1913 de la présidence du Conseil à la présidence de la République.

Depuis plus d’un an maintenant, les troupes franco-belges occupent la Ruhr en punition des retards allemands à payer les Réparations. Les socialistes et beaucoup de radicaux sont violemment opposés à la politique des sanctions envers l’Allemagne. Les radicaux veulent donner à la Société des Nations toutes ses chances. Les socialistes estiment que le poincarisme trompe le peuple en évitant par une politique étrangère dure et agressive de procéder à la réforme fiscale qu’ils jugent nécessaire.

Quant aux communistes, ils se sont lancés dans une campagne de grand style contre les « fauteurs de guerre », au premier rang desquels Poincaré. Les communistes s’inspirent du Livre noir sur les origines de la Guerre que les Soviets viennent de publier. L’Humanité commente quotidiennement des documents cités par le libelle soviétique mettant en cause Poincaré présenté comme complice d’Isvolsky, l’ambassadeur belliciste de la Russie tsariste de 1910 à la chute du régime. « La Russie et l’Allemagne, se souvient Georges Bonnet, étaient liées par une commune aspiration : l’annulation du Traité de Versailles [41].» De fait, la Russie n’était pas partie prenante au Traité. On peut même dire que le Traité reposait sur la condition préalable de la non-réapparition de la Russie sur l’échiquier international [42] pour cause de bolchevisme et sur le démantèlement des marches occidentales de l’ancien empire tsariste pour créer notamment la Pologne.

On oublie de dire que cette commune aspiration des Russes et des Allemands, qui s’est incarnée le 16 avril 1922 dans le traité germano-soviétique de Rapallo, avait aussi des raisons financières : ne pas payer les Réparations du côté allemand, ne pas rembourser les dettes énormes contractées par le régime tsariste pour financer notamment l’armement et la construction de chemins de fer stratégiques. Il y a là un chiasme intéressant. Les Allemands plaident non coupables pour ne pas payer les Réparations ; les Soviétiques plaident la culpabilité du tsar pour répudier ses dettes ! Les deux « nations-parias », l’une parce qu’elle était criminelle de guerre, l’autre parce qu’elle s’était soumise au bolchévisme, conjuguaient leur destin – et leur « révisionnisme » du Traité de Versailles.

Poincaré, qui cumule la présidence du Conseil et le ministère des Affaires étrangères, est devenu la cible d’attaques très violentes des communistes. Le 4 juillet 1922 à la Chambre des députés, il doit subir une philippique brutale de Paul Vaillant-Couturier : « Si, aujourd’hui, nous venons à cette tribune, déclare le député communiste, ce n’est pas seulement parce que nous reconnaissons certaines responsabilité à M. Poincaré dans les origines de la guerre, mais c’est parce que nous considérons qu’à cette heure sa présence à la tête de l’État n’est pas une garantie de paix pour l’Europe [...] Entre l’avenir paisible et nous se dresse la paix de Versailles que vous condamnez tous plus ou moins, bien que vous l’applaudissiez ici parce que votre paresse financière s’accroche à cette paix mort-née basée sur la reconnaissance de responsabilités unilatérales. Pour nous, M. Poincaré représente tout ce que le nationalisme a pu produire de funeste avant, pendant et après la guerre [...] vous portez une responsabilité terrible, Poincaré-la-guerre. » La controverse historique s’est invité dans le débat politique.

Poincaré était-il donc un revanchard ? Il avait dix ans quand les Allemands ont envahi sa Lorraine natale, forçant sa famille à fuir. Bar-le-Duc, sa ville d’origine, a été occupée pendant trois ans avant d’être libérée à la suite du paiement des indemnités de guerre. Ce passé douloureux ne plaide pas en faveur d’un éventuel pacifisme de l’homme d’État français. Mais de là à en faire un belliciste acharné ?

"L'homme qui rit"

« L’homme qui rit »

Le 5 juillet 1922, au lendemain du discours de Vaillant-Couturier, L’Humanité titre sur toute une page : « La politique de M. Poincaré de 1912 à 1914 menait à la guerre, démontre Vaillant-Couturier. » Avec comme illustration la reproduction d’une carte postale montrant Poincaré rigolant en train de visiter un cimetière militaire, qui avait été tirée à des milliers d’exemplaires avec cette légende : « Poincaré visitant ses morts, Verdun, 4 juin 1922 ». Un ouvrier de Clermon-Ferrand écrira à son député son indignation : « Cette ignoble gravure est distribuée dans notre ville à qui le désire et même à qui ne le désire pas ? Elle est colportée dans nos campagnes et est distribuée à nos braves paysans ». Aujourd’hui, ce genre de montage circulerait sur la Toile…

Le visage de Poincaré, explique Miquel, « sous un rayon de soleil trop vif, était contracté par un rictus [43] ». Ce n’est pas la raison que donnait L’Humanité à ses lecteurs : « L’Homme Qui Rit [44]. Comme l’assassin retourne toujours au lieu de son crime, Poincaré-la-guerre dès qu’il le peut gagne les régions mortes où reposent les victimes de sa cruelle ambition. Au milieu des croix, il redresse sa taille de nabot, et, comme on le voit, à contempler ce champ de désastres, il sent soudain la joie monter de son cœur à sa bouche, et l’homme qui ne rit jamais SE MET A RIRE » (en majuscules dans le texte).

Comment un fils de la très grande bourgeoisie, le petit-fils d’Henri Germain [45], fondateur du Crédit Lyonnais, la plus grande banque au monde à la fin du XIXe siècle, qui a joué un rôle de premier plan dans le placement des emprunts russes auprès des épargnants français, comment le rejeton du banquier Edmond Fabre-Luce, qui épousera bientôt un nom du gotha en la personne de Charlotte de Faucigny-Lucinge, bref comment Alfred Fabre-Luce a-t-il pu prendre des positions qui le plaçaient sur le même front que la gauche communiste ou communisante ? Il confie d’emblée que pour écrire ce livre il a dû se livrer à un « travail de libération intellectuelle [46]», et on le croit bien volontiers. Cinquante ans après la parution de La Victoire, il indiquera : « En fait, quand j’ai mis en cause les responsabilités françaises dans la Première guerre mondiale, je n’avais guère que les communistes avec moi [47]. » Comme cet héritier de la grande banque française avait certainement dans son héritage des monceaux de papiers russes, cette collusion objective avec ceux qui prenaient leurs ordres à Moscou a quelque chose sinon d’héroïque, sinon de sympathique.

Beaucoup plus tard, Fabre-Luce donnera une des clefs de cette trahison de classe caractérisée.

« Pétain, raconte-t-il dans des souvenirs publiés en 1974, est venu dîner chez nous, en famille, à la fin de 1918. Il était dans toute sa gloire, une gloire qu’on imagine difficilement aujourd’hui. Quand le nouveau Maréchal est entré [48] [...] le somptueux salon aux vieilles boiseries chêne et or semblait à peine digne de lui. Le jeune étudiant que j’étais [Fabre-Luce a dix-neuf ans] a cru voir entrer la France et la Victoire. Interrogé sur les causes de celle-ci, Pétain en donna trois, dont la troisième s’est gravée dans mon esprit parce que son nom m’était peu familier : l’ypérite. C’était un gaz que les Allemands avaient employé les premiers à Ypres (d’où son nom) mais que nous avions ensuite retourné contre eux avec succès » [49].

Ce n’est pas un hasard si le tout nouveau maréchal fait cet aveu en privé. L’emploi du gaz par les Français et aussi par les Anglais, et son rôle dans la victoire finale reste à cette époque et restera jusqu’à la fin du 20e siècle, un des secrets militaires les mieux gardés. « Il était clair que les autorités françaises ne souhaitaient pas voir divulguer des informations sur un sujet aussi sensible et si directement lié à la sécurité du pays. En conséquence, les archives françaises demeurèrent inaccessibles [50]», observe Olivier Lepick, un historien expert en armes chimiques qui obtint dans les années 1990 enfin accès à ces documents interdits. En outre, les archives allemandes concernées ont été détruites au cours de la Seconde Guerre mondiale. La censure « presque absolue » pendant le conflit [51] fut prolongée pendant quatre-vingts ans.

« Une fois encore la France était sauvée, mais cette fois grâce au gaz. Maintenant, le chemin de la victoire lui était enfin ouvert. »

Au lendemain de la Guerre de 1914-1918, le secret s’explique aisément : il fallait absolument que l’Allemagne conservât le monopole de la barbarie, et par conséquent, le monopole de cette barbarie dans la barbarie, l’usage du gaz de combat qui laissait derrière lui un paysage d’apocalypse. « Les morts au teint verdâtre côtoyaient les agonisants dont le corps était secoué de spasmes violents et la bouche emplie d’un liquide jaunâtre » [52]. On a le récit des ravages de l’arme chimique à cet endroit par une de ses victimes : « Dans la nuit du 13 au 14 octobre [1918], le tir des obus à gaz des Anglais se déchaîna sur le front sud d’Ypres ; ils y employaient le gaz à croix jaune dont nous ne connaissions pas les effets, tant qu’ils ne se manifestaient pas sur notre propre corps. Je devais les connaître dans cette nuit même. Sur une colline au sud de Wervick, nous nous trouvâmes pris, dès le soir du 13 octobre, durant de longues heures, sous un feu roulant d’obus à gaz. Cela continua toute la nuit avec une plus ou moins grande intensité. Vers minuit, une partie d’entre nous furent évacués, parmi eux quelques-uns disparus pour toujours. Vers le matin, la douleur s’empara de moi, augmentant de quart d’heure en quart d’heure, et, à 7 heures du matin, je revins en trébuchant et en chancelant vers l’arrière, les yeux en feu, emportant avec moi ma dernière affectation de la guerre. Quelques heures plus tard, mes yeux se changèrent en charbons ardents et les ténèbres se firent autour de moi [53]. » L’auteur de ces lignes, Adolf Hitler, avait, lui, tout intérêt à montrer que la barbarie se situait de l’autre côté de la ligne de front.

Que le secret ait perduré du côté français au-delà des lendemains de l’armistice du 11 novembre 1918 – mis à part l’aveu privé de Pétain, révélé seulement en 1974 par Fabre-Luce – s’explique aussi par la persistance du mythe de la barbarie boche.

Pourtant, l’utilisation du gaz était dans la nature des choses. Les belligérants se retrouvaient au bout de quelque mois de combat dans une impasse totale dont seul le gaz de combat, croyait-on, pourrait permettre de sortir.

De part et d’autre, en août 1914, on avait cru refaire la guerre éclair de 1870. Puisque la guerre serait courte [54], le vainqueur serait celui qui parviendrait à envoyer le plus rapidement le plus grande nombre d’hommes sur le front. D’où une espèce de ruée collective vers une boucherie qu’on n’imaginait même pas. La course à la mort est générale. Loin d’être improvisée, cette course avait été savamment préparée par les états-majors. Elle était aussi dans la tête des jeunes officiers. Un certain Cadot enseigne : « Il faut des massacres et on ne va sur le champ de bataille que pour se faire massacrer ». Les théories du colonel de Grandmaison développent des formules du genre : « Dans l’offensive, l’imprudence est la meilleure sûreté. » Un Règlement d’infanterie datant de 1912 édicte : « Seul le mouvement en avant poussé jusqu’au corps à corps est irrésistible [...] Chaque tirailleur doit tenir à honneur de triompher du plus grand nombre d’adversaires et la lutte se poursuit à l’arme blanche. » Dès les premiers combats, Grandmaison sera tué devant Reims, ainsi qu’un très grand nombre d’officiers qui avaient consigne de rester debout devant le feu. Bien sûr, on trouve du côté allemand et anglais les mêmes discours vantant les avantages tactiques de la furie guerrière. Dans tous les états-majors, le mot d’ordre est à l’offensive. Dès 1912, Joseph Joffre, en France, a préconisé de mener une offensive préemptive en traversant le territoire belge, seul moyen, expliquait-il, de contrebalancer l’infériorité numérique des Français par rapport aux Allemands. Joffre a été nommé en juillet l’année précédente chef d’état-major précisément parce qu’il appartenait à l’« école offensive », alors même que l’opinion publique et la classe politique restent sur une ligne prônant la défensive [55]. D’où la nécessité pour Poincaré et ses conseillers militaires de dissimuler le caractère offensif de la stratégie française même aux autres membres du gouvernement [56]. De l’autre côté du front, Moltke a préparé lui aussi la ruée prévue de longue date par le plan Schlieffen. En Russie, Yakov Jilinski comptait pareillement sur une guerre-éclair [57].

C’est dire que l’enlisement du front dans la boue des tranchées est une déconvenue totale dont on va essayer de sortir d’une manière ou d’une autre. En lançant des « sorties ». Elles se solderont toutes par des échecs sanglants. L’année 1915, la première de la guerre immobile, sera la plus meurtrière du conflit [58]. Alors le gaz, oui le gaz pour retrouver la guerre du mouvement et achever cette guerre. Sans trop le dire. Et même en ne le disant pas du tout. Depuis la plus haute antiquité, le poison est l’arme des lâches ; empoisonner son adversaire, c’est enfreindre un tabou. Qu’on viole très rarement, seulement en cas d’extrême nécessité. Les juristes grecs et romains jugeaient son emploi contraire au ius gentium (droit des gens). Appréciation reprise tout au long des siècles. Par exemple, Grotius, en 1625, dans Le droit de la guerre et de la paix, rappelle que « depuis des temps reculés, la loi des nations, du moins celle des plus avancées d’entre elles, prohibe le fait de tuer un ennemi au moyen d’un poison [59]». De même, Vattel, en 1758, affirme que l’usage de poisons, au cours de guerre, est « contraire aux lois de la guerre, et unanimement condamné par les lois de la nature et la volonté des nations civilisées [60]. »

Le 23 avril 1915, au lendemain de l’attaque d’Ypres où, pour la première fois, les Allemands utilisent le gaz moutarde, comme on l’a dit, le communiqué quotidien de l’OHL [61], très laconique, est muet sur l’emploi de cette arme. Immédiatement du côté français et anglais c’est le branlebas. En quelques mois, on va rattraper le retard sur l’industrie chimique allemande. Français et Anglais parviennent en l’espace de quelques mois à mettre en place les structures scientifiques, administratives, industrielles et militaires susceptibles d’assurer la réplique chimique. Mais « contrairement à ce qui se passa en Grande-Bretagne, il n’y eut pas en France de véritable débat politique au sein des plus hautes instances de la République sur l’opportunité de représailles [62] ».

En même temps, la guerre change de nature. L’avantage de l’arme chimique, si l’on peut dire, est de rendre de vastes espaces impropres à toute utilisation militaire. Même longtemps après un bombardement au gaz moutarde, une région reste dangereuse. L’objectif de la guerre devient la destruction, l’anéantissement physique de l’ennemi. La guerre devient totale, et totalitaire. Voire une guerre d’extermination. Ce dernier qualificatif avait été employé du côté russe avant même que l’on ouvre le feu. « Ce ne sont pas seulement les soldats, mais le peuple russe tout entier qui doit prendre conscience du fait que nous nous préparons à mener une guerre d’extermination contre les Allemands, et qu’il faut détruire les empires allemands [sic] même si cela doit entraîner le sacrifices de centaines de milliers de vie », pouvait-on lire dans l’éditorial du journal militaireRazviedtchiki, très largement considéré comme un organe de l’état-major impérial russe [63].

Comme le remarquera Foch lui-même à la fin des années 1920, c’est à peu près le même nombre d’hommes qui se font face de part et d’autre du front, mais le matériel « a plus que décuplé [64] ». Bien sûr, il ne dit rien de l’utilisation de l’arme chimique pendant la Grande Guerre dont l’emploi, grâce à ses « appels pressants » [65] s’est multiplié par 16 [66]. Sauf quand il imagine les horreurs des guerres futures. « Songez aussi à la guerre chimique, à l’emploi des gaz. Vous pouvez prendre, à la Société des Nations [67] ou ailleurs, toutes les décisions que vous voudrez, essayer de réglementer cette guerre ou même l’interdire purement et simplement. Comment serez-vous sûr que ces décisions seront exécutées ? Quand un peuple met tout son enjeu dans une guerre, il lui est bien difficile de ne pas se servir des armes qu’il a à sa disposition, de toutes les armes, même celles qui sont interdites, lorsqu’il a l’espoir, en les employant, de remporter la victoire. » Pour qui sait lire entre les lignes, l’aveu de ce maréchal confirme celui de l’autre. « Quand un peuple met tout son enjeu dans une guerre… », ne s’agit-il pas ici de la France ? Et n’était-elle pas en situation d’extrême péril en juin 1918 quand elle fait face de nouveau à une offensive de l’armée allemande qui a pu transférer sur le front ouest les troupes qu’elle n’avait plus besoin d’utiliser contre les Russes puisque ceux-ci avaient fait défection à la suite de la Révolution soviétique. Le « Miracle de la Marne » de 1914, on l’a assez dit, n’a pu se produire que parce qu’une partie importante de l’armée allemand était mobilisée sur le front oriental pour stopper les armées du tsar [68]. Et voici maintenant que se profile une deuxième bataille de la Marne où l’armée française doit faire face à toute la force allemande. En quelques mois, près d’un million de soldats allemands ont été transférés du front est au front ouest.

Foch le reconnaît lui-même : « En 1914, ce qui a sauvé les Français, ce qui a permis à l’Angleterre de préparer ses armées, c’est uniquement la Russie qui retenait sur son front une notable partie des forces allemandes. [69] » En juin 1918, l’appoint des troupes américaines n’est pas encore suffisant pour rééquilibrer les forces en présence. Quatre années d’efforts surhumains, de sacrifices immenses risquent d’aboutir à une défaite en rase campagne. Paris est sous la menace du canon allemand. Le 29 mars 1918, un obus atteint l’église Saint-Gervais en plein service du Vendredi Saint et fait 88 morts. Des bombardiers allemands sillonnent le ciel de la capitale, lâchant leurs bombes, semant la panique. Pendant ce printemps 1918, la victoire allemande est apparue presque assurée à plusieurs reprises [70].

« Quand un peuple met tout son enjeu dans une guerre » et qu’il risque de la perdre, alors, « il lui est bien difficile de ne pas se de toutes les armes, même celles qui sont interdites ». De fait, « la première attaque alliée à l’ypérite fut l’œuvre des forces françaises, qui bombardèrent entre le 9 et 13 juin 1918, la 11e division bavaroise et la VIIe armée allemande, leur infligeant de lourdes pertes. La panique de l’ennemi fut effroyable et provoqua un repli général [71]. [72] Ludendorf avait raté son offensive. Une fois encore la France était sauvée, mais cette fois grâce au gaz. Maintenant, le chemin de la victoire lui était enfin ouvert.

Pour ceux qui étaient au courant, dont le jeune Fabre-Luce, la Victoire avec un grand V avait fort mauvaise odeur. Ce peut être une raison de sa révolte contre le triomphalisme français. Et même une explication du titre même de son ouvrage.

En tout cas, La Victoire a été mal accueilli. « J’ai rencontré plusieurs fois la censure, se souviendra Fabre-Luce cinquante après la publication de son livre. La première fois, je l’ai rencontrée sous la forme d’un silence organisé [italiques dans le texte]. C’était après la publication de La Victoire en 1924. Poincaré a demandé aux directeurs de journaux de ne pas mentionner le livre, et Maurras l’a stigmatisé dans un article où il ne citait pas mon nom, pour, disait-il, ne pas me faire de réclame. Tout cela était d’ailleurs assez naïf. Les lecteurs de Maurras ont su dénicher le livre, et Poincaré a fini par me répondre lui-même, deux ans plus tard, dans ses Mémoires [73]. » Cette censure avait au moins une raison économique : il était nécessaire de cultiver le mythe de la culpabilité allemande pour assurer le paiement des réparations. Elle fermait la bouche même aux ministres. Loucheur, ministre de la Reconstruction, a confié à Fabre-Luce après avoir quitté le gouvernement : « Je ne pouvais pas dire la vérité. On m’aurait tué [74]. » A l’intérieur même de la famille, même motus, et Alfred est chassé de table [75].

Examinons maintenant le corps du délit.

D’entrée de jeu l’auteur de La Victoire met le doigt sur la plaie : « D’être affirmée dans le Traité de Versailles, la théorie de la responsabilité se trouvait déjà plus fragile, car elle allait être liée à son sort. La rigueur de ses clauses devait inciter le peuple allemand à se servir contre lui de toutes les armes : et les vainqueurs semblaient lui offrir un moyen de le saper par la base. Nourris, ménagés, nos ennemis pouvaient accepter une culpabilité confortable. Affamés il leur fallait être innocents. » [76]

 

Philippe Simonnot est un économiste libertarien. Il est l’auteur de Chômeurs ou esclaves : Le dilemme français (2013).

[36] Droz, p. 28.
[37] Pour démoraliser les troupes allemandes de l’autre côté du front pendant la guerre, les Britanniques hurlaient de temps en temps : « Konstantinoplel ist kaput [sic], der Krieg ist bald beendet (Constantinople est tombée, la guerre est bientôt finie. » Weber (2012), p. 149. Constantinople était bien un des buts de la guerre, et sa chute signifiait que la guerre serait bientôt terminée.
[38] Challaye (1933)
[39] C’est « le plus intelligent des écrivains collaborateurs », écrira Raymond Aron in Aron (1946), p. 159.
[40] Sternhell (2012), p. 709.
[41] Bonnet (1961), p. 45.
[42] Decherf (2000), p. 201.
[43] Miquel (1961), p. 451. L’historien reprend ici l’explication donnée par Poincaré lui-même : « Nous avions le soleil dans les yeux et par suite nous avions les traits légèrement contractés. J’ajoute que malgré l’intensité du soleil j’avais la tête découverte, ce qui prouve, suffisamment j’imagine, que quand je suis dans un cimetière, comme tous les Français, j’ai le respect des morts ». Miquel (1961), p. 454.
[44] La célèbre marque du groupe Bel, La Vache Qui Rit, a été créée en 1921. Elle a connu tout de suite un franc succès populaire. Elle est sans doute ici détournée par L’Humanité.
[45] Henri Germain (1824-1905), était aussi député de l’Ain et il vota contre la guerre franco-allemande en 1870. « [Il] s’était vu, en 1898, consulter, par Félix Faure [...] sur les dispositions françaises à prendre en vue d’une guerre avec l’Angleterre que ce président de la République disait décidée, mais dont il ne fut plus question ensuite. Henri Germain en avait conçu une certaine idée de la légèreté de notre politique, que la suite des événements n’aurait pu démentir » (Fabre-Luce (1974), p. 13), et qu’il a transmise à son petit-fils. En fait, il y eut vraiment en France, à ce moment-là, un projet de guerre contre l’Angleterre !
[46] Fabre-Luce (1924).
[47] Fabre-Luce (1974), p. 92.
[48] Pétain venait d’obtenir son bâton de maréchal.
[49] Fabre-Luce (1974), p. 19.
[50] Lepick (1998), p. 6.
[51] Lepick (1998), p. 296.
[52] Lepick (1998), p. 78.
[53] Hitler, p. 201.p. 78.
[54] Thomas Weber, historien anglais, attribue pour sa part l’invention de la guerre courte à la Prusse, en conséquence de deux réalités historiques : la relative faiblesse financière de ce pays et sa position géographique au centre de l’Europe. « En s’affirmant en tant que plus petite des grandes puissances européennes depuis le XVIIIe siècle, la Prusse avait appris qu’elle pouvait s’imposer dans la guerre face à des adversaires dotés de ressources financières et humaines plus importantes, à la seule condition de les vaincre avec promptitude et de s’assurer d’emblée la suprématie tactique et opérationnelle. Cette politique dépendait d’un impératif : une annihilation rapide des capacités militaires de l’ennemi. » Weber (2012), p. 61. Après Sedan, la leçon prussienne sera apprise par les autres nations.
[55] Joffre allait jusqu’à proposer d’envahir la Belgique. « Nous avions un intérêt majeur, a-t-il noté dans ses Mémoires, à pouvoir faire pénétrer nos armées en territoire belge et non pas seulement lorsque les Allemands, ainsi qu’il est probable, l’auraient eux-mêmes violé. » Millerrand et Delcassé se rangèrent à l’avis de Joffre. Poincaré prétend l’en avoir dissuadé. Miquel (1961), p. 267-269.
[56] Krumeich (1984), p. 214.
[57] Il y avait aussi des raisons économiques pour soutenir l’offensive. La guerre moderne étant trop coûteuse, elle ne pouvait être que courte. Cf. Simonnot (2004), p. 60 et sq. Mais les pays capitalistes se sont montrés beaucoup plus résistants que ne l’escomptaient non seulement les marxistes, mais leurs défenseurs, en finançant leurs dépenses de guerre par l’emprunt et l’inflation.
[58] Lepick (1998), p. 44.
[59] Grotius (1984), liv. III, Chap. 1, p. 778.
[60] Vattel (1758), p. 182.
[61] Oberste Heeresleitung, commandement suprême de l’armée, l’échelon de commandement le plus haut de l’armée allemande.
[62] Lepick 1998), p. 106. Des limites de la démocratie à la française… qui, elles aussi, sont pérennes, on s’en encore aperçu en septembre 2013 lors de la décision présidentielle de « frapper » la Syrie en représailles contre l’utilisation supposée d’armes… chimiques par le régime de Bachar El-Assad. Fatigante, l’Histoire quand elle balbutie !
[63] Cité par Clark (2013), p. 418.
[64] Recouly (1929), p. 121.
[65] Lepick (1999), p. 46.
[66] 3 600 tonnes de substances chimiques utilisées en 1915 par l’ensemble des protagonistes, 15 000 tonnes en 1916, 35 000 en 1917 et 59 000 en 1918. Lepick (1999), p. 47.
[67] Le Protocole de Genève prohibant l’usage des armes chimiques avait été ouvert à la signature le 17 juin 1925.
[68] La France recourait de temps à autres à des renforts de soldats russes pour compenser ses pertes. « Depuis le mois de mars (1916), [les Français] n’ont pas eu honte de nous réclamer pour leur propre front 400 000 soldats, 40 000 par mois… Impossible d’imaginer quelque chose de plus monstrueux : que des paysans russes s’en aillent au diable vauvert garnir les tranchées des autres comme des Sénégalais ramassés dans une colonie ». Soljenitsyne (1983), chap. 38.
[69] Recouly (1929), p. 201.
[70] Becker Jean-Jacques, Krumeich Gerd (2008), p. 272.
[71] Des consignes avaient pourtant été données à la troupe pour éviter ce genre de panique, évidemment catastrophique pour les combattants : « Instruction doit être donnée aux conducteurs de véhicules hippomobiles et aux cavaliers du danger et de l’inutilité d’accélérer la cadence en vue d’échapper à un nuage de gaz. Quel que soit le rythme qu’ils adoptent, ils n’échapperont pas aux gaz, mais mettront en danger les chevaux de leurs camarades plus patients, qui s’affoleront au risque de perdre leurs protections contre les gaz ». Weber (2012), p. 239.
[72] Lepick (1998), p. 230.
[73] Fabre-Luce (1974), p. 138.
[74] Idem, p. 145.
[75] Idem, p. 143

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Histoire de France

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