"Printemps arabe (suite)": Violée et persécutée en Tunisie : « Je pense tout le temps à ce qu’ils m’ont fait subir »

Publié le 7 Octobre 2012

 Femmes en bouteilles

Regards inquiets, épaules crispées, elle se cramponne au volant. A ses côtés, son fiancé peine à contenir son malaise. Il est tard ce jeudi, et ils cherchent un endroit discret pour se confier. C’est dans cette même voiture que le drame s’est déroulé, le 3 septembre. Trois policiers croisent leur route au petit matin dans les rues de Tunis… puis leur vie qui bascule.-

Deux d’entre eux la violent dans leur véhicule de service, puis sur la banquette arrière de la voiture de la jeune femme. Un mois plus tard, le cauchemar n’en finit plus de hanter le couple.

D’autant que, depuis, Meriem — le prénom qu’elle s’est choisi pour témoigner — vit comme une fugitive. En plus du souvenir vivace de son agression, la jeune femme d’à peine 30 ans, actuellement au chômage, doit composer avec l’angoisse d’être inculpée pour… « atteinte à la pudeur ».

La justice les soupçonne désormais d’avoir été surpris dans « une position immorale » le soir du viol, ce qu’ils contestent formellement. Un juge d’instruction doit décider dans les jours qui viennent de les poursuivre ou non. En attendant, le couple vit dans l’angoisse et privé de la possibilité de parler de leur traumatisme à leurs proches. « Car en Tunisie, le viol est tabou », susurre-t-elle, la gorge nouée. Mais un tabou qu’elle a décidé de briser dans nos colonnes.

« Ils m’ont violée quatre fois »
C’était un soir comme tant d’autres. Un verre à la Marsa, quartier chic de Tunis, pour un tête-à-tête loin de leur banlieue de la capitale. La fête dure jusqu’au petit matin avant que Meriem raccompagne Ahmed* en voiture. « On discutait à l’intérieur quand ils ont débarqué vers 5 heures du matin », chuchote la jeune diplômée en commerce. L’un d’eux tente d’extorquer de l’argent à l’ingénieur avant de le ramener chez lui. Son compagnon parti, le calvaire de Meriem commence. « Les deux autres m’ont demandé ce que je pouvais leur donner. Je leur ai proposé 40 dinars. Ils m’ont emmenée dans leur voiture et m’ont violée quatre fois. » D’abord, pendant que l’un des policiers conduit, l’autre impose une fellation à Meriem avant de la violer. Le conducteur prend alors sa place et lui impose une autre relation sexuelle. « Il m’a dit qu’il était séparé depuis un mois et demi », se souvient-elle. Après plus d’une heure, ils reconduisent Meriem jusqu’à sa voiture, où elle se fait agresser une dernière fois… jusqu’à ce qu’Ahmed, sorti de chez lui, fasse irruption. La scène est insoutenable. Il se bat avec les policiers qui finissent par quitter les lieux.

« Beaucoup de policiers se comportent comme des mafieux »
Sous le choc, hébétés, ils décident d’aller porter plainte. Des sanglots dans la voix, la jolie brune égrène les obstacles qui se sont alors dressés sur leur route. D’abord, la clinique privée et l’hôpital, qui refusent de constater les viols. Une fois au commissariat, ils croisent leurs agresseurs qui les supplient de s’en aller. « L’un d’eux a osé me dire qu’il allait se marier », lâche Meriem. Vient ensuite le temps des menaces. Enfin, un agent de police l’envoie chez le médecin légiste avant d’accepter de prendre la plainte, plus de douze heures après les faits. « Mais la police nous a obligés à déclarer que nous avions été surpris dans une position immorale pour nous laisser sortir. J’étais épuisée, on a signé », lâche- t-elle. Ses doigts se tordent : « Beaucoup se comportent comme des mafieux. Malgré la révolution, ça n’a pas changé. »

« Mes frères ne sont pas au courant »
Dans cette épreuve, Meriem peut compter sur le soutien des nombreux Tunisiens qui se sont mobilisés pour protester contre le scandale. « Mais mes deux frères ne sont pas au courant. Ils ne me soutiendraient pas. Je redoute leur réaction », hoquette-t-elle. Seules ses deux sœurs et sa mère ont été prévenues. « Mon père est malade, on ne lui dira pas. Ma maman préfère l’épargner. Elle m’a même demandé de pardonner aux policiers, suffoque Meriem. En Tunisie, une fille violée, ce n’est pas une victime, mais le déshonneur pour la famille. Et une fille qui sort la nuit, c’est une prostituée. » Ahmed pose ses yeux sur elle. « C’est le poids des traditions, et un peu de la religion, explique-t-il. On a parlé de tout ça avec des amis qui ne sont pas au courant que c’est de nous deux dont il s’agit. Leurs commentaires m’ont fait mal : Mais qu’est-ce que faisait cette fille dans la nuit avec son fiancé ? Comme si cela pouvait justifier un viol… » souffle-t-il.

« Je ne mettrai plus de jupe »
Avec la menace de poursuites pour « atteinte à la pudeur », impossible de trouver un peu de sérénité. « Au début, j’ai fait front. Mais c’est très difficile. Même aidée par des médicaments, je n’arrive pas à dormir, confie-t-elle. Je pense tout le temps à ce qu’ils m’ont fait subir, c’est un cauchemar permanent. Et j’ai une peur terrible d’aller en prison. Pas un instant je n’ai eu l’impression d’être traitée en victime. C’est comme si j’étais responsable de ce qui m’était arrivé. » Un sentiment qui l’assaille parfois, malgré elle. « Je me sens coupable. Je ne mettrai plus de jupe », glisse cette musulmane pratiquante, qui confie aussi ne plus trop se maquiller. Malgré tout, elle reste déterminée. « Je veux que justice soit faite. Après, j’aimerais retrouver une vie normale et peut-être quitter ce pays où l’on nous considère trop souvent comme des objets », souffle Meriem. Pouvoir enfin tourner la page. « Je ne pense qu’à ça. Pour moi, c’est une question de survie. »

* Les prénoms des deux victimes ont été changés à leur demande.

 La Tunisie, un pays où le voile est désormais partout tunis (tunisie), jeudi.Dans les rues de la capitale, les voiles intégraux bannis par l’ancien régime fleurissent.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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