Quand la police est confrontée aux risques psycho-sociaux par Jean-Claude Delgènes

Publié le 25 Septembre 2011

point de vue - 23/09/2011 | 
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Par Jean-Claude Delgènes, directeur général du cabinet Technologia.

Le suicide de trois policiers à quelques heures d'intervalles jeudi 22 septembre dans la région parisienne pose de nouveau la question du nombre élevé de morts volontaires parmi les fonctionnaires de police. A plusieurs reprises, la Police nationale a connu des pics suicidaires élevés. Plus particulièrement en 1996, où une vague importante de suicides a été constatée. Cette année-là, environ 70 décès ont été recensés. En 2008, à nouveau, on a compté cinquante suicides dans l'année pour un effectif d'environ 145.000 policiers relevant du ministère de l'Intérieur : ce taux de 35 pour cent mille représente une surmortalité par rapport à la population générale.

 

Il est toujours difficile d'évaluer précisément l'incidence d'un contexte personnel ou professionnel dans un passage à l'acte suicidaire. Mais il est important de pouvoir estimer les liens existants entre le cadre professionnel et la situation personnelle. Or, être policier aujourd'hui, c'est faire l'apprentissage du sentiment d'impuissance, de frustration, parfois de colère. Ainsi, dans leur grande majorité, les policiers éprouvent une absence de reconnaissance des particularités et difficultés du métier qu'ils exercent. Indifférence tant au niveau des décideurs que de la part des citoyens. A qui veut bien les écouter, ils évoquent des situations récurrentes de rejet et de surtension au travail. Les crises suicidaires traduisent alors souvent dans leur fatalité un niveau élevé de risques psychosociaux.

 

 

Plusieurs facteurs concourent à ce malaise qui s'installe parmi les forces de police :

1 - Souvent dense, le métier de policier requiert de grandes qualités d'adaptation. En effet, certains, en particulier ceux qui travaillent en brigade, passent dans une même journée de l'"assistance sociale" au maintien de l'ordre. On mesure mal la portée et l'exigence quotidienne d'une telle flexibilité psychologique et émotionnelle. D'autant plus que les situations rencontrées sont non seulement diverses mais ont eu tendance à se dégrader au cours des dernières années.

 

2 - La dégradation de l'image de soi ne doit pas non plus être ignorée. Pourtant, nombre de policiers ont choisi ce métier en raison de sa noblesse, allant de la protection des plus faibles au renforcement de la sécurité de chacun. Or, plus un métier est choisi en fonction de valeurs morales fortes, plus la confrontation à une réalité déconcertante entraîne un risque d'épuisement professionnel ; le fameux "burn out", lui aussi facteur annonciateur d'un risque suicidaire.

 

3 - La qualité du travail policier est également difficile à figurer. En effet, une mission bien accomplie passe la plupart du temps totalement inaperçue. Ce qui se remarque, au contraire, appartient plus au domaine de la répression des troubles à l'ordre public qui n'est cependant qu'un versant du métier. C'est alors l'aspect répressif, en particulier dans le domaine de la circulation automobile, qui est le plus visible mais aussi le plus rejeté par une majorité de la population. En France, les citoyens aiment les policiers de série TV mais semblent rejeter "les flics" de terrain.

 

4 - Les mobilités géographiques fréquentes dans ce métier arrachent les individus à leur territoire, à leur famille et à toute une sociabilité qui les protège naturellement. Cette solitude propre aux fonctionnaires de police se trouve parfois prise en charge et relativisée par un important esprit de corps. Celui-ci reste heureusement un facteur de protection. Dans une activité où les collègues sont fortement solidaires les uns des autres, la représentation du métier et les valeurs qui y sont associées priment sur l'individualisme.

 

5 - Le rapport qu'entretient le policier avec la mort - la sienne et celle de l'autre - rend son métier très différent des autres. Comme l'explique Emmanuelle Lepine Psychologue clinicienne et ancienne responsable de la cellule de soutien psychologique de la Préfecture de Police de Paris, travailler au quotidien avec l'idée de la confrontation à la mort crée chez les policiers une certaine ambivalence. Cette proximité permanente de la mort de l'autre conduit bien souvent à sa banalisation. On assiste alors à une forme de "déni nécessaire" des aspects les plus dramatiques de la mort ou de la violence et de la souffrance qu'elles peuvent occasionner. Il s'agit de mécanismes de défense psychologique qui ne sont pas du tout liés à un manque de sensibilité. Ils indiquent, au contraire, la nécessité dans laquelle se trouve le policier de placer ses émotions à une certaine distance de lui ; distance sans laquelle il ne pourrait pas continuer à assumer ses fonctions. Mais ce déplacement de l'émotion se paye d'une contrepartie. Il n'est alors plus possible pour la personne concernée de parler de la mort et de la violence dans ses aspects émotionnels : laisser émerger une quelconque émotion serait beaucoup trop fragilisant sur le plan professionnel et personnel. Or, ce qui protège un individu moyen du passage à l'acte suicidaire, c'est la peur qu'il peut avoir de la mort. Sa banalisation rend l'idée plus acceptable.

 

6 - De la même manière, la proximité quotidienne avec l'arme de service banalise la capacité à tuer que celle-ci représente. Tout comme un automobiliste peut très vite oublier le risque d'accident grave que représente une voiture lancée à toute vitesse, le fonctionnaire de police aura tendance à gommer la capacité mortifère de l'arme en sa possession. Là encore, on assiste à une banalisation de la mort.

 

Tous ces facteurs facilitant un passage à l'acte suicidaire ont tendance à se lier entre eux lorsque les difficultés inhérentes à la fonction de policier rencontrent un système de défense émotionnel fortement ébranlé. En effet, assumer les contraintes propres au métier de policier demande non seulement de pouvoir maintenir son équilibre psychologique, mais surtout de pouvoir être protégé des événements de la vie qui tendent à le fragiliser. Un policier déprimé devra alors, pour continuer à s'adapter à sa charge de travail, faire preuve d'un très gros effort psychique pouvant le conduire rapidement à l'épuisement. Or, la dépression diminue fortement cette capacité d'adaptation.

 

Le moral de la police est au plus bas ! La grogne monte de toutes les équipes. On note d'ailleurs une conjonction de trois phénomènes rendant la situation explosive. A un bout de la chaîne, on constate une incompréhension grandissante entre un corps de fonctionnaires républicains cherchant à assumer correctement ses missions et une population qui se reconnaît mal en lui. A l'autre bout, l'instrumentalisation politique constante de la sécurité fait jouer à la police un rôle mal aisé. Entre les deux, les policiers s'épuisent face à la forte dégradation des conditions d'exercice d'un métier difficile et devenu plus dangereux.

 

Comment ne pas comprendre que ces mêmes policiers sont désormais en droit de se dire : "pourquoi se mobiliser pour des gens qui nous ignorent ? Avec des risques de plus en plus insensés ? Pour une rémunération trop faible en regard de l'exposition et des violences subies ? Pour des résultats de plus en plus symboliques ? Pour des politiques qui nous manipulent".

 

Ces sentiments désagrègent l'engagement et l'implication des individus. Ils sont porteurs à la fois de risques psychosociaux pour ces fonctionnaires, mais aussi de risques de violence différés pour les citoyens, surtout pour ceux qui résident dans des endroits les plus exposés, les quartiers dits difficiles.

 

La revalorisation de l'image de la police et le changement du regard quotidien des citoyens seraient sans doute à même de desserrer en partie l'étau actuel qui étreint cette profession. Revaloriser l'image et l'action de la police revient à faire reconnaître l'action méconnue de ces femmes et de ces hommes qui, au nom de la sécurité, exposent leur vie. Au delà de la répression, il s'agit de redécouvrir les autres aspects de leurs activités qui font sens en démocratie.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Faits Divers- Sociétés

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