Quand les pédagogistes cesseront-ils de martyriser la pédagogie ?

Publié le 7 Novembre 2012

Le Causeur 

École : Demain les rats

Vincent Peillon, bon prince, est allé célébrer le 500ème numéro des Cahiers pédagogiques, cette digne institution qui depuis cinquante ans pollue l’Education Nationale. L’administrateur en chef du forum Neoprofs, invité sans doute au nom de l’œcuménisme pédagogique, note non sans malice que « le CRAP-Cahiers pédagogiques tient beaucoup à l’échange de pratiques et à la communication horizontale, mais fait intervenir principalement des experts, praticiens et chercheurs dont les articles sont sélectionnés par un comité de rédaction, tandis que le forum Neoprofs, où l’on débat bien souvent de l’élitisme, laisse s’exprimer chacun tant qu’il respecte la charte du forum et les lois de la République qui encadrent la liberté d’expression » — cherchez qui est démocrate pour de bon, là-dedans. On le sait depuis Rousseau, tout pédagogue convaincu, sous prétexte de « contrat social » et d’engagement « citoyen », dissimule (à peine) un tyran, tandis que l’élitisme bien compris est, dans les faits, la plus haute forme de la vraie démocratie — l’élèvement de tous ceux qui peuvent s’élever, et non la reductio ad mediocritam imposée par les sinistres imbéciles qui aiment tant couper tout ce qui dépasse, y compris ce qui leur manque et leur manquera toujours, quels que soient leurs désirs de « communication horizontale »…
Peillon, donc, politique jusqu’au bout des ongles, a tenu à réconcilier l’inconciliable. « Les débats Républicains/Pédagogistes sont faux historiquement et philosophiquement », a-t-il asséné. Et de conclure : « On ne peut pas séparer la pédagogie et la république ».
Eh non, monsieur le ministre, vous avez raison : on ne peut pas, et les vrais républicains sont de vrais pédagogues, et inversement.
Mais si, monsieur le ministre, on peut très bien le faire, et le fait est que le CRAP s’y complaît avec obstination depuis des décennies. Simplement parce que ces pleutres ont confisqué le mot Pédagogie, pendant que les Républicains — et eux seuls ! — en assumaient le vrai exercice.
Oh, je ne jetterai pas la pierre au CRAP : il a compris avant nous, qui étions restés dans une idéologie du réel, que tout désormais doit être pensé en termes d’image, de parole, d’occupation du champ du discours — aussi creux que soit ce discours, le manque de substance est même, en l’occurrence, un avantage décisif, puisqu’il donne aux crétins l’impression de penser. D’ailleurs, leur investissement dans les nouvelles technologies — on twitte beaucoup chez ces pédadémagogues, qui par ailleurs se répandent sur le Net comme la peste noire au XIVème siècle — est significatif. Quand le fond est médiocre, la forme doit tout sublimer.
Bon, c’est entendu, ils ont gagné — par la Gauche d’abord, par la Droite ensuite, par la Gauche à nouveau. Carton plein — et ne venez pas vous plaindre que l’on vous a ignorés, vous qui occupez tous les postes de direction depuis des lustres, depuis les cabinets grenelliens jusqu’aux sous-chefs d’établissements crapoteux en passant par les deux-tiers de l’Inspection, les recteurs, les brosses-à-reluire et les spécialistes de la feuille de rose ministérielle. Vous avez gagné parce que ce que vous proposez depuis le début de votre saint exercice permettait, dans les faits, de réduire considérablement les heures d’enseignement de vraies matières en les convertissant en séquences de fourre-tout idéologique, qui flattent votre incapacité de demeurés à enseigner une vraie discipline. Un spécialiste des sciences de l’éducation est en général quelqu’un qui soit a échoué à tous les concours supérieurs auxquels il s’est présenté — type Meirieu —, soit renonce à transmettre de vrais savoirs qu’il maîtrise mal et préfère devenir spécialiste d’une compétence auto-proclamée — le spectacle, le spectacle, vous dis-je…
Du coup, on peut effectivement porter au pinacle la pédagogie des compétences, dont la finalité dernière est le camouflage de l’incompétence du maître. On peut vanter (dois-je l’écrire avec un e ?) les « nouvelles technologies », dont l’usage maquille aussi l’aridité intellectuelle de l’enseignant (dois-je l’écrire avec un a, comme Ionesco dans La leçon ?). « Nous ne sçavons pas distinguer la peau, de la chemise ; c’est assez de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poictrine », écrivait Montaigne. Mais dans la société du spectacle, tout est enfoui sous trois couches de fards — et sous le masque, rien que le vide d’un discours qui twitte certainement, comme le canari du dessin animé, mais qui n’a d’autre fond que son apparence. Les pédagos ont intégré une fois pour toutes McLuhan, pour eux certainement le médium est le message.
Entendons-nous : j’utilise volontiers Internet, dans le cadre scolaire. Je transmets des corrigés aux élèves, je suis disponible de jour comme de nuit pour régler des problèmes pédagogiques ou existentiels (en prépa, c’est à peu près identique), je demande en cours à un élève de rechercher un texte ou une image, ou un bout de pièce de théâtre ou de film, dont la nécessité s’est fait soudain sentir, au détour d’une allusion. Mais figurez-vous que c’est moi qui dicte à l’élève les mots-clés à taper dans le moteur de recherche pour arriver à la cible, pour l’excellente raison qu’ils ne le savent pas, et qu’ils pourraient sans doute y arriver en cinq minutes de tâtonnements — pour quoi faire ? Pour apprendre qu’Internet ne sert pas seulement à naviguer entre grosnichons.com et Facebook ? Twitter, dans l’usage le plus courant, sert à des imbéciles en manque d’ego à raconter leur vie de façon instantanée au cercle d’amis désireux de savoir s’ils ne sont pas constipés et s’ils sont arrivés à jouir la veille en mangeant une pizza-jambon. Bien. Indispensable certainement. Mais valeur pédagogique nulle — sauf à entendre pédagogie dans le sens où le prennent tous ces demeurés, d’une liaison forcément dangereuse : s’ils ont envie d’en revenir aux intercessions charnelles entre l’éraste et l’éromène, grand bien leur fasse. Que pendant le congrès du CRAP les twits aient été projetés sur écran géant en temps réel en dit long sur l’obsession égomaniaque de ces pauvres gens, et la misère de leur sexualité de groupe.
Mais voilà : c’est mode, donc c’est bien. Je ne reprocherai jamais aux pédagogistes — car tel est leur vrai nom — de ne pas surfer à la pointe de l’actualité. Les Républicains vrais se font une autre idée de la culture, qui n’est jamais l’écume des choses, mais leur profondeur. Que l’époque actuelle, comme toutes les époques, confonde la peau avec la chemise, peu importe. L’Ecole est justement là, c’est sa puissance et sa gloire, pour se distinguer de l’instantané — c’est même pour cette raison que Jean Zay en parlait comme d’une citadelle qui devait rester à l’abri des remous de l’actualité.
Les pédagos se lancent aujourd’hui dans une offensive tous azimuts sur ce médias de l’immédiat qu’est Internet. Leur dernier mot d’ordre est « charme et risettes » — au ministre qui augmentera les subventions du CRAP, aux indécis, aux ambitieux, aux syndicats collaborationnistes, le SGEN, bien sûr, le SE-UNSA, of course — mais aussi quelques autres qui pourraient être tentés de se rapprocher de ces valets du pouvoir, ce qui au passage les disqualifie définitivement comme êtres de culture : le vrai savoir n’a rien à faire avec le pouvoir, parce qu’il est la puissance.
Entrisme donc des pédagos. Néoprofs, par exemple, est une cible tentante — et tentée. De pauvres intelligences ont décidé récemment d’y exposer les détours de leur petit esprit, pour occuper l’espace de la Toile, pour y affirmer des contre-vérités. Par exemple que les résultats scolaires ont décliné à partir de 1993 (vrai), que l’élitisme républicain s’est arrêté à partir de 1995 pour être remplacé par un élitisme d’héritiers (vrai), donc, c’est la faute de la Droite revenue cette année-là au pouvoir (risible — comme si un ministre débarquant rue de Grenelle avait un poids quelconque, comme si quatre ans après la loi criminelle votée sous Jospin et la création des IUFM ce n’était pas à ces prêtres de l’apocalypse molle qu’il fallait s’en prendre). Les Républicains ont opté pour l’élitisme — la volonté pédagogique d’amener chacun au plus haut de ses capacités, pendant que les pédagos choisissaient le bonheur tout de suite, au détriment des exigences et de la réussite différée.
Risettes aux uns, promesse du bâton aux autres. Un sinistre imbécile qui pontifie là-bas depuis deux semaines, en y affichant sa qualité (?) de sous-chef d’établissement, et tente de con/plaire, m’a menacé en même temps de toutes les foudres judiciaires (essaie donc !) parce qu’ici même, surBonnetdane, un ami appartenant à l’espèce en voie de disparition des dugongs avait percé à jour sa suffisance et son incompétence — son pédagogisme en un mot.
Je ne pactiserai jamais avec ces pauvres gens. Jamais. Mais je suis conscient de leur succès. Ils occupent le terrain comme jamais, ils règlent leurs comptes comme toujours. Ils n’ont même rien à craindre d’un retour de la Droite aux affaires, eux qui furent derrière toutes les manœuvres de Chatel, ravi de trouver des justifications pédagogiques au dégraissage en grand opéré depuis quatre ans. La vraie opposition entre Pédagos et Républicains, c’est l’éternel conflit des Girondins et des Jacobins — les uns désireux de donner du pouvoir au moindre cacique local, les autres convaincus que c’est par la tête que l’on dirige, et non par le petit doigt posé sur la couture du pantalon — le vrai Savoir passe toujours par la désobéissance. Que le vent souffle pour la Gironde aujourd’hui est évident — tant de petits chefs rêvent d’un petit pouvoir, chacun dans son coin. C’est le signe qu’aucun réel pouvoir ne s’exerce aujourd’hui en haut — nous avons en un sens le premier président pédago de l’Histoire, et les émules de Meirieu se sont installés dans le fromage de Hollande comme le rat de la fable.
Et qu’est-ce qu’un Républicain, dans un tel contexte ? Ma foi, c’est celui qui dégomme le plus de rats possible. Sinon, demain la peste.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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