Que se passe-t-il en Libye ? Par JEAN-FRANÇOIS KAHN

Publié le 23 Mars 2012

Que se passe-t-il en Libye ? Absolument rien, si on se contente de regarder la télévision et d’écouter la radio.

Rien… Certes la Cyrénaïque, dont la capitale est Benghazi, a quasiment fait sécession ; de mini-guerres tribales, en particulier dans le Sud, ont fait plus de victimes encore que les affrontements entre milices rivales ; le pouvoir central est déliquescent ; les règlements de compte camouflés en répression de supposés kadhafistes se multiplient ; on ne torture pas moins aujourd’hui qu’hier ; les salafistes les plus enragés occupent le terrain que l’Etat leur abandonne… et tout se passe comme si on ne voulait surtout pas que les ex-dirigeants déchus - ou reconvertis - répondent de leurs crimes au risque de se laisser aller à certaines révélations.

Apparemment, cela n’intéresse plus personne.

Qu’on me permette cependant de bousculer un tantinet cette inconsciente omerta. Libération m’y ayant complaisamment invité, j’ai volontiers reconnu en mai dernier que j’avais, à l’occasion, proféré une connerie (à propos de l’affaire DSK).

L’inverse, en revanche, est-il prohibé ? Faut-il nécessairement s’enfoncer la tête dans le sable lorsqu’on a eu raison ? Qu’on me permette de rappeler, en effet, ce que j’avais écrit dans vos estimables colonnes en août dernier : «Depuis presque six mois, à l’instigation de la présidence française qui s’est lancée dans cette aventure improvisée sans réflexion sérieuse préalable, l’Otan poursuit en Libye une intervention militaire qui brouille l’image du sublime printemps révolutionnaire arabe, dont on voit bien que cette initiative lui donne un coup d’arrêt au profit des seules forces islamistes et paralyse le Conseil de sécurité de l’ONU à la grande satisfaction de Bachar al-Assad qui peut ainsi mener, impunément, son effroyable politique répressive […].»«J’ai approuvé, ajoutais-je, les frappes destinées à clouer au sol les troupes kadhafistes qui fonçaient sur Benghazi. Mais quelle folie que de s’être engagé directement dans ce conflit, en violation flagrante de la résolution du Conseil de sécurité, de s’être substitué au peuple concerné en décidant à sa place de renverser un pouvoir qui nous avait complu - et pour cause - par un autre qui nous complaisait mieux désormais. Kadhafi tombera. Nous l’espérons. Mais toutes les conditions ont été réunies pour que lui succèdent, après quelques jours d’euphorie, le chaos, puis les islamistes, y compris les plus radicaux, qui se servent largement en armements de toutes sortes.» Kadhafi est tombé. Il y a eu l’euphorie. Nous avons aujourd’hui le chaos.

Un chaos indescriptible, au point que les médias n’osent même plus le décrire.

Faute qu’un gouvernement légitime soit en mesure de prendre en charge l’organisation d’élections libres, que constate-t-on ? Qu’à un fondamentalisme basique ruisselant d’or saoudien, s’ajoute un tribalisme exacerbé, un anarchisme groupusculaire, la loi des milices, un gangstérisme revêtu d’oripeaux identitaires, l’irrédentisme et le sécessionnisme rétro.

Or, sur cet invraisemblable désastre, on préfère apparemment poser un voile pudique. Pourquoi ? Pour ne pas faire de la peine à BHL ? Parce que l’aventure libyenne, dont les Syriens payent aujourd’hui les conséquences, comme le paieront demain les Egyptiens, les Tunisiens et les Algériens, n’a pu se déployer qu’à l’abri d’un conformisme politico-médiatique justificateur ? Parce que le Qatar paye ?

Nos télévisions, elles, ont déjà tiré un trait : la Libye n’existe plus.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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