Que signifie Islamiste “modéré ? - Par Aymenn Jawad Al-Tamimi

Publié le 22 Novembre 2011

Par Aymenn Jawad Al-Tamimi

The Jerusalem Post

Dans l’élan des élections de l’Assemblée constituante tunisienne et leurs conséquences : un grand nombre de sièges ont été remportés par le parti Ennahda (Renaissance), vous avez sans doute remarqué la récurrence dans les médias de la référence à cette organisation politique comme parti «islamiste modéré». Ce n'est bien sûr pas la première fois que ces termes sont utilisés pour désigner des factions politiques islamistes : qu’on se rappelle par exemple la qualification courante du parti de l’AKP «modérément islamiste» (selon la formule de l'Economist) au pouvoir en Turquie. 

Pour autant malheureusement, pareille phraséologie n’est que le reflet d’une partie de ce qu’Ibish Hussein - directeur des groupes de travail américains en Palestine - appelle une « précipitation indéfendable sur le plan intellectuel et politique » pour décrire les partis islamistes comme étant « plus modérés ou pluralistes qu'ils ne le sont réellement ».

Prenez le cas d'Ennahda en Tunisie qui a multiplié par deux les prévisions des analystes disant qu'il gagnerait au plus 20% des sièges. Le chef du parti, Rachid Ghannouchi, a tenté de rassurer les partisans de la laïcité par sa soi-disant réputation de modéré en indiquant l'exemple de la Turquie souvent prise pour un modèle de l'harmonisation entre les traditions séculaires et l'islamisme de l’AKP prétendument pragmatique.

En fait, le bilan du gouvernement de l’AKP est la preuve de la façon dont les islamistes en Turquie ont progressivement inversé le processus de réforme démocratique initié dans les trois premières années après l’accession au pouvoir de l'AKP aux élections de 2002. L'objectif de la Turquie à l'époque était de gagner son adhésion comme membre de l’Union européenne, et étant donné le large soutien de la population turque à un tel objectif, ainsi que le fait que l'armée était intervenue pour exclure en 1998 le prédécesseur idéologique de l'AKP connu sous le nom de «  Parti de la prospérité », le pragmatique AKP a poursuivi la mise en œuvre du processus de réforme.

Pourtant, depuis 2005, le processus d’adhésion à l'UE étant au point mort, les dérives autoritaires de l'AKP sont devenues de plus en plus apparentes en fonction de la mise en œuvre, étape par étape, d'un programme d'islamisation également soutenu par les Frères musulmans en Egypte. Sont inclus dans les exemples de ces orientations inquiétantes les écoutes des téléphones cellulaires des opposants politiques, les lourdes « amendes fiscales » imposées à la société de presse indépendante Dogan qui a récemment été forcée de vendre une de ses trois chaînes de télévision afin de réduire ces amendes et un plus grand contrôle des médias dans leur ensemble par des sociétés pro-AKP sur lesquelles les autorités turques ont fait pression afin de réduire la part de Dogan sur le marché des médias.

Pendant ce temps, de plus en plus de journalistes et de personnalités militaires ont été emprisonnés sur de futiles allégations de coup d'Etat. Comme le rapporte l'Institut international de la presse, la Turquie est en tête au niveau mondial pour le nombre de journalistes emprisonnés - 57 sont actuellement derrière les barreaux - et comme le souligne l’analyste de Soner Cagaptay, près de la moitié de tous les amiraux de la marine turque ont été emprisonnés.

Le gouvernement de l’AKP a fait pression sur l'ensemble de la scène internationale pour que les Frères musulmans profitent de l'agitation en Syrie, tandis qu’Assad espère utiliser par procuration les Kurdes contre la Turquie en leur accordant l'autonomie, selon un reportage publié dans Le Figaro. Il est également intéressant de noter l’agressivité de l'AKP envers Chypre et Israël, tout comme la menace du Premier ministre turc d'envoyer contre Chypre des « frégates, des canonnières et... la force aérienne », devrait-elle faire avancer les plans pour exploiter le potentiel très important en pétrole et les réserves de gaz dans les eaux internationales de Méditerranée orientale.

Pour en revenir à la Tunisie, Ghannouchi est aussi enregistré en arabe montrant la conduite du Hamas à Gaza, « modèle de liberté aujourd'hui ». Les zones palestiniennes sont un bon exemple de débat. Le Hamas a bien sûr été démocratiquement élu lors des élections législatives palestiniennes de 2006, mais le terme du pouvoir du Hamas a expiré l'année dernière et depuis, le groupe a bloqué toutes les tentatives de l'Autorité palestinienne d’organiser des élections.

L’explication ici de l’attitude du Hamas c’est la gifle à sa popularité dont le groupe a souffert en raison de sa mauvaise gouvernance à Gaza où le Fatah a été totalement chassé du pouvoir en 2007 et où le Hamas a établi la loi islamique.

Par conséquent on doit sûrement convenir avec Ibish que « c'est tout simplement stupide de ne pas reconnaître qu'ils (les partis islamistes) restent dans tous les sens du terme, radicaux, et qu’ils conservent leurs pulsions totalitaires. Il est évident qu'ils aimeraient restreindre largement et sévèrement les droits des individus, des femmes et des minorités au nom de la religion. »

Compte tenu du soutien significatif de base aux groupes comme Ennahda et les Frères musulmans, est-ce qu’il s'ensuit que nous sommes de retour à la vieille dichotomie : « tyrannie laïque ou islamistes » ? Pas nécessairement. On peut faire la remarque d’ordre général suivante : si la démocratie devait fonctionner au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, des contrôles constitutionnels puissants du pouvoir gouvernemental renforcés par l’armée, en liaison avec une opposition laïque ferme et saine seraient nécessaires pour empêcher les islamistes de parvenir à un pouvoir sans limites. 

Ainsi, les laïques ont beaucoup à apprendre de l'expérience turque avec l'AKP. Tout d'abord, les militaires ne devraient pas avoir peur d'affronter le gouvernement si les signaux d’alarme de l'autoritarisme islamiste se manifestent. Malheureusement, après des centaines d'arrestations, le corps des officiers turcs a fait le choix d'agir trop tard s’il envisageait d’agir pour contrer les initiatives autocratiques de l'AKP. Il est déconcertant de constater qu’en Tunisie, l'armée semble s’être largement retirée de la sphère politique, tandis qu'en Égypte elle se plie aux exigences des islamistes, comme quand elle a favorisé une attaque contre l'ambassade israélienne au Caire et qu’elle a massacré des manifestants coptes chrétiens dans le quartier Maspero au Caire. 

 

Entre-temps, les partis laïques en Tunisie et dans d'autres pays ont besoin de mettre de côté les querelles claniques et de s'unir dans la promotion de valeurs libérales et démocratiques, tout en s’efforçant d’offrir aux électeurs un programme complet de politiques, plutôt que de simplement attaquer les partis islamistes pour leur passé radical. En Turquie, l'opposition n'a pas réussi depuis dix ans à faire preuve de cohérence et se comporte de façon trop irrégulière, condamnant par pur esprit de contradiction les politiques plus raisonnables de l’AKP, tel l’accueil du système de radar de l’OTAN.

Finalement, la solution pour réduire l'attrait des partis islamistes et éventuellement de les marginaliser, réside dans la réforme au sein de l'islam traditionnel pour rendre la religion dans son ensemble compatible avec les conceptions modernes des droits humains et de la démocratie libérale - par-dessus tout en séparant la charia du domaine public - mais les suggestions énoncées ci-dessus devraient avoir des chances raisonnables au moins de garder les partis islamistes sous surveillance et peut-être de les forcer par intérêt politique à se modérer, même si au fond ils restent radicaux. 

Mise à jour : le Secrétaire général d'Ennahda, Hamadi Jbeli a également été récemment surpris à proclamer dans des séquences filmées : « Nous sommes dans le sixième califat, si Dieu le veut. » Alors assez parlé d’« islamiste modéré ».

 

Aymenn Jawad Al-Tamimi est étudiant au Collège Brasenose, Université d'Oxford et stagiaire au Forum du Moyen-Orient. Son site web est http://www.aymennjawad.org.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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