Raconte ton suicide : La rédaction donnée par un professeur qui n'a rien compris.

Publié le 14 Décembre 2012

Le professeur de lettres qui avait donné pour rédaction : "Raconte ton suicide" à des élèves de troisième a été suspendu en début de semaine. Le sujet fait débat dans la presse et divise le milieu professoral. Simple provocation ou grave erreur professionnelle ? Pour notre correspondante, ce professeur est tout simplement un mauvais pédagogue.

Par  Lidia P. Blanc Prof de lettres

Ce lundi 10 décembre, un enseignant de lettres a été suspendu pour avoir demandé à sa classe de troisième d’écrire une rédaction sur le suicide.

 

Cette histoire, par un terrible effet de calendrier, fragilise la reforme sur la "refondation de l’école", que soutient Vincent Peillon.

 

Mais pire, elle a aussi provoqué l’émoi des parents, celui de la presse, des enseignants et surtout … mon émoi à moi.

 

Une émission qui se trompe de cible

 

Ce jeudi 13 décembre Yves Calvi a tenté, en avocat assez émouvant, de rendre au professeur sa démarche prétendument pédagogique et l'a fait passer pour un frondeur, victime de l'acharnement de la masse inculte qui aurait mésestimé l'aspect moteur de sa séduisante provocation.

 

Le parti pris de l'émission "C'est dans l'air" de ce jeudi 13 décembre était net : disculper le professeur. Quitte à déplacer l'enjeu, balayant d’un revers de main le problème pédagogique, les invités d’Yves Calvi étaient présents pour parler du suicide. Quel décevant raccourci !

 

C’est là que je suis triplement choquée.

 

1. Une telle plaidoirie, un tel parti pris défensif de la part d’une émission se voulant informative pose un vrai problème de déontologie journalistique.

 

2. Du point de vue argumentatif, le glissement d’une question à une autre est précisément ce que tout professeur réprimande dans les copies qu’il corrige. Puisque qu’en sus de l’autobiographie, le programme de troisième en français aborde aussi … l’argumentation. Un tel changement n’est pas digne du débat. Bien sur, personne ne récuse l’importance de discuter du suicide pour l’éloigner, le conjurer ou prévenir. Mais dans ce cas précis le suicide n’est pas le sujet.

 

3. Yves Calvi avait invité des pédagogues, pourquoi ces derniers n’ont-ils pas recadré ce débat qui dérivait ? C’est une question à laquelle nous n’aurons pas de réponse.

 

Fausses interrogations et vrai débat


Je tiens donc, ici, à replacer le débat :

 

Un enseignant peut-il demander à ses élèves de disserter sur tout et n’importe quoi ? Jusqu’à quel point est-il maître des sujets qu’il lance auprès de ces jeunes étudiants ?

 

D’abord, voici deux données essentielles pour comprendre comment un professeur doit procéder :

 

Le discours autobiographique est bel et bien au programme des classes de 3ème en français. Mais le professeur en tant que membre d’une communauté scolaire n’est pas qu’un enseignant au service de d’une matière et du savoir, il est aussi éducateur, sensible au développement de l’adolescent.

 

La simple confrontation de ces deux déterminations (un programme et une mission) implique que tout n’est pas aussi simple que la question que tout le monde se pose : "pouvait-il, oui ou non, donner cette rédaction ?"

 

Techniquement, il en avait le droit. Du point de vue didactique "stricto sensu", on ne peut pas parler non plus de "hors programme". Mais déontologiquement et moralement, cela pose un autre problème. Problème que la vision manichéenne et lacunaire de l’émission de Yves Calvi ("il faut parler du suicide", "le prof a juste voulu provoquer, c’est un bon prof") a totalement éludé.

 

Une question de morale


Être enseignant ce n’est pas seulement avoir un programme et le droit avec soi. C’est se situer sur le terrain autrement plus sensible et responsabilisant qu’est la morale.

 

Et là, aucun IUFM, aucune université ne forme à cela. L’enseignant en tant qu’adulte majeur, a priori bienveillant et formateur, doit toujours réfléchir en amont : que vont recevoir les enfants ? Vont-ils être capables de comprendre ? Quelle sera leur réaction ?

 

Il a été irresponsable de la part de mon collègue de donner un exercice qui provoque l’émoi au lieu de la réflexion. Commencer un débat aurait été mieux accueilli je pense.

 

Face à cette question, ses élèves se sont d’emblée retrouvés face à une obligation de réfléchir à une chose inédite et avec des mots qui ne sont pas les leurs (l’intitulé du sujet étant le fruit de la pensée du professeur). Une fois la copie rendue, les enfants se sont retrouvés face à un questionnement des plus complexes.

 

Tendre un fil qu’on ne peut pas maîtriser jusqu’au bout, remplir un jeune cerveau qui n’y est pas préparé avec des interrogations à la fois intimes et violentes et faire dire ses propres mots à d’autres, c’est triplement anti-pédagogique.

 

Les jeunes, ces inconnus à protéger


Contrairement à ce que l’on entend, nos jeunes, volontiers caricaturés ("dans leur monde", "apathiques", "très mûrs pour leur âge", "adorant la provoc" …) sont, quand on les fréquente, bien plus fragiles, plus enfantins et plus sensibles que ce que l’on veut bien croire ou dire.

 

Chaque chose qu’on leur dit, si elle ne change pas leur vie, s’imprime dans leur conscience, avec ou sans leur consentement.

 

Bon grès mal grès, ils écoutent, ou entendent tout ce qu’on leur dit parce qu’en venant en cours chaque matin, ils nous signifient quand même qu’ils attendent quelque chose de nous et que nous comptons au moins un peu pour eux.

 

Notre voix n’est pas anodine. Bien-sur, ils aiment la contredire, la couvrir même, mais quand on voit comme l’absentéisme est peu réprimandé de nos jours, on sait qu’il est facile pour un adolescent qui voudrait ne pas nous entendre, de ne pas faire acte de présence.

 

Du coup, tous ceux qui sont là, devant nous, en salle de cours, l’ont en fait choisi. Ils accordent du crédit à ce que nous disons, faisons, incarnons, insinuons.

 

Les cours de français sont assez durs comme ça


Tous les enseignants savent, car ils l’ont expérimenté et vérifié, qu’avec les ados, rien ne doit se faire dans l’improvisation, la provocation ou sans maîtrise absolue des tenants et des aboutissants.

 

En vérité, en cours de Français, tous les sujets sont graves : la mort, l’échec, le temps qui passe sont des motifs littéraires que nous traitons tous les jours au fil des textes étudiés. Ces thématiques, ces lieux communs ont nourri les œuvres de Sénèque, Montaigne, Lamartine, Hugo, Céline, Malraux …

 

Il y a un monde entre les représentations héroïques (stoïcienne ou néostoïciennes), pathétiques (chez Corneille ou Racine) ou romantiques (chez Goethe ou Musset) et celles des jeunes à propos de ce mystère jamais résolu qu’est le suicide.

 

Pas besoin de s’appeler Durkheim ou Halbwachs pour savoir tout ce que le suicide offre de complexe et réclame de prudence.

 

Une erreur pédagogique ...


Le professeur, qui s’est expliqué, a confondu deux moments que tout oppose :

 

Il a coupé l’herbe sous le pied de ses élèves en devançant brutalement et gravement leurs pensées et leurs mots. Il aurait dû laisser du temps à une réflexion sur ce sujet grave de se former chez ses jeunes élèves.

 

La question est trop grave pour n’être traité que vulgairement et de manière ponctuelle puisqu'une fois l’exercice donné et fait, le professeur a lâché la main de ses élèves.  Il aurait fallut se mettre au service de leur formulation, de leur parole à eux en positionnant son enseignement à postériori des mots des ados. Il aurait mieux valut ne pas les faire parler comme des marionnettes avec ses mots à lui.

 

Il y a une différence entre l’inquiétude philosophique et bénéfique que peuvent susciter chez le jeune des auteurs comme Gide ou Socrate, et l’affolement que peut provoquer une expérimentation qu’on risque bien de ne plus maîtriser. C'est une bombe atomique pédagogique !

 

Faite par un bien mauvais professeur

 

Au fond, je ne vois dans ce professeur rien d’autre qu’un mauvais élève de sa propre discipline. A vouloir imposer, par le biais d’un exercice figé ce qui aurait dû être amené par la parole, il a voulu jouer en improvisant avec les émotions de ses élèves et a outrepassé ses prérogatives. Il a ouvert une vanne sans l’assurance de pouvoir la refermer. Il a joué à l’apprenti sorcier et je ressens cet acte comme une profonde méprise de son rôle d’accompagnateur.

 

Parce qu’il n’a pas accompagné ses élèves, il les a littéralement abandonnés alors qu’ils étaient pleins de questionnements dont rien ne garantit qu’ils étaient suffisamment solides pour les mener à bien.

 

En Alfred Nobel de l’éducation, en Oppenheimer de la pédagogie, ce professeur a allumé la mèche et a laissé les jeunes, dont il est censé garantir le bien-être, se débrouiller avec ça …

 

Cela, c’est tout simplement un violent contresens sur ce que signifie littéralement la pédagogie. Et a croire qu’il avait tous les pouvoirs pour déclencher un questionnement intime alors que sa mission est de service public, il s’est aventuré dans une zone privée qui ne devait pas être la sienne.

 

Car si nous sommes proches des élèves, nous ne sommes pas eux et ils ne sont pas nous. Ce professeur a livré à ses élèves ses questions intimes et c’est là qu’il a fait un terrible hors-sujet.

 

Et, tout professeur vous le confirmera, dans une rédaction, un contresens et un hors sujet ça fait beaucoup. Sans parler du style … 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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Marie-claire Muller 15/12/2012 12:55


@LA GAULOISE


Bien sûr qu'il va être réintégré puisque quand un instit ou un prof est accusé de pédophilie on étouffe l'affaire et on le mute.


EX:Quand j'étais à Mulhouse la directrice, de la maternelle que fréquentait mon fils,maltraitait les petits enfants et leur imposait le silence,une maman a été alertée par le comportement de son
petit qui ne voulait plus aller à l'école et ne mangeait plus.Sa voisine qui avait été témoin des sévices sur un enfant dans la cour lui a raconté ce qu'elle avait vu !RESULTAT CETTE DIRLO FUT
ENVOYER CONTINUER SON OEUVRE A PARIS!!!LE MAMMOUTH MUET ET COMPLICE!!!!!

LA GAULOISE 15/12/2012 08:44


J'ai entendu, ce matin sur RTL, que ledit prof allait etre réintégré ?  ? ? ? Ben voyons........

Marie-claire Muller 14/12/2012 18:49


MENTALITE SOIXANTE HUITARDE!!!!ils sont à l'Ouest ses gens là!!!!