(Réflexions) FRONTIÈRES Par Benoît Girard

Publié le 24 Octobre 2013

En écho, et comme en réponse, à l’actualité la plus récente (montée du Front national, « dérapage » de Rethel, débats autour de l’ »affaire Leonarda », parution du dernier livre d’Alain Finkielkraut), je republie un texte de 2011 dans lequel, juste après mon adhésion au Front national, j’exprimais – sous forme interrogative – quelques inquiétudes prémonitoires…

Par Benoît Girard

Quand le bourgeois eut été bien isolé du gentilhomme, et le paysan du gentilhomme et du bourgeois ; lorsque, un travail analogue se constituant au sein de chaque classe, il se fut fait dans l’intérieur de chacune d’elles de petites agrégations particulières presqu’aussi isolées les unes des autres que les classes l’étaient entre elles, il se trouva que tout ne composait plus qu’une masse homogène, mais dont les parties n’étaient plus liées. [...] De sorte que l’édifice entier [...] put s’écrouler tout ensemble en un moment, dès que la société qui lui servait de base s’agita. (1)

Alexis de Tocqueville

À René Girard, mon oncle

L’obsolescence des clivages qui ont structuré la société française depuis plusieurs décennies explique pour une grande part la complexité de la période que nous traversons. La volonté farouche de les porter à bout de bras ne fait que rajouter de la confusion à la complexité.

Patronat contre salariat ? Les « patrons » ne sont, le plus souvent, que les salariés surpayés de grands groupes apatrides, tandis que les systèmes de retraite par capitalisation et autres dispositifs d’épargne fondés sur la bourse ont rendu beaucoup de salariés parties prenantes du capitalisme financier qui les opprime. Propriétaires contre locataires ? L’immense majorité des « primo-accédants » ne doivent leur statut qu’à un endettement sur vingt ou trente ans, si bien que la France ressemble désormais à un vaste kolkhoze détenu par les banquiers. Riches contre pauvres ? En généralisant l’accès aux produits de haute technologie, tout en rendant de plus en plus malaisée la satisfaction de certains besoins élémentaires (logement, transport), la société de consommation a brouillé jusqu’aux critères de la richesse et de la pauvreté. On peut très bien, dans la France d’aujourd’hui, être riche en ne possédant rien (le cadre supérieur qui dispose d’un appartement de fonction au centre de Paris), ou pauvre en possédant son outil de travail (le paysan qui perd de l’argent en cultivant son exploitation…). Symétriquement, l’équivalence des statuts ne garantit plus celle des conditions. Quel rapport y a-t-il entre un médecin généraliste qui exerce dans une zone rurale en voie de désertification économique et son confrère cardiologue, salarié d’une clinique privée ?

Confrontée à ce brouillage social, la fondation Terra Nova, satellite du parti socialiste, éprouve les pires difficultés à définir les contours d’une nouvelle clientèle électorale pour la gauche. Ne va-t-elle pas jusqu’à écrire dans son dernier pensum (2) que « les déterminants économiques perdent de leur prégnance dans le vote ouvrier et [que] ce sont les déterminants culturels, renforcés par la crise économique, « hystérisés » par l’extrême droite, qui deviennent prééminents dans les choix de vote et expliquent le basculement vers le Front national et la droite » ? Et ailleurs : « Le déclin de la classe ouvrière – montée du chômage, précarisation, perte de l’identité collective et de la fierté de classe, difficultés de vie dans certains quartiers – donne lieu à des réactions de repli : contre les immigrés, contres les assistés, contre la perte de valeurs morales et les désordres de la société contemporaine ». Désabusés par tant d’ingratitude et d’arriération, il ne reste plus aux auteurs qu’à placer leurs espoirs dans une « France de demain [...] avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes ». Celle-ci « est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive. C’est tout particulièrement vrai pour les diplômés, les jeunes, les minorités . Elle s’oppose à un électorat qui défend le présent et le passé contre le changement, qui considère que « la France est de moins en moins la France », « c’était mieux avant », un électorat inquiet de l’avenir, plus pessimiste, plus fermé, plus défensif.

Obnubilée par son mépris social, la « fondation progressiste » est en retard d’une guerre. Si le PS a tant de mal à se définir lui-même, ce n’est pas seulement parce que les classes populaires se dérobent et qu’il s’agit de les rattraper ou de les remplacer, c’est parce que le socialisme lui-même a contribué, par sa conversion au libéralisme, à l’explosion des solidarités traditionnelles et des « classes sociales ». Comme le souligne Romain Pigenel sur son blog (3), « heureusement que les sondages n’ont pas révélé un tropisme socialiste des unijambistes moustachus, ils auraient probablement gagné leur ticket d’entrée parmi les membres fondateurs de la « France de demain ». »

Si l’on veut résumer à très grands traits la société française explosée que Terra Nova désigne sous le doux euphémisme de « France de demain », il faut en revenir à des catégories très simples : les « inclus » et les « exclus ».

Les « inclus » sont ceux qui ont réussi à s’adapter au système mondialisé et qui, de ce fait, n’ont pas eu à souffrir de la décomposition des solidarités traditionnelles ni de la déliquescence des services publics. Pour eux, se loger ou se déplacer n’est pas un enjeu. L’éducation des enfants, n’est pas non plus un problème. La « carte scolaire », qui a sanctuarisé certains établissements, garantit un tranquille entre-soi aux chantres de la « société ouverte ». Certes, ces établissements ne sont pas plus à l’abri que les autres de la décomposition morale et intellectuelle qui caractérise la société de consommation. Toutefois, ils continuent de dispenser les codes culturels dont la possession garantit l’appartenance à la nouvelle nomenklatura. Celle-ci peuple les grands monopoles économiques nés du libre-échangisme planétaire. Elle participe à l’expansion indéfinie des bureaucraties financières et technocratiques, c’est-à-dire à la soviétisation et à la déshumanisation du monde.

Les « exclus » sont tous les autres. Ils n’ont rien à voir avec les « outsiders » progressistes (« jeunes, femmes, minorités ») d’une société « tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive » que nous dépeint Terra Nova. Les authentiques exclus sont ceux que la spéculation immobilière a repoussés vers de lointaines banlieues avant de les priver de leur voiture car elles polluent les beaux quartiers (4)… Leurs enfants sont condamnés, à moins de sacrifices de plus en plus difficiles à consentir, à gâcher leur scolarité dans des établissements de relégation qui sont autant de garderies financées par le contribuable pour maintenir l’ordre social. Ceux à qui on a laissé, par « dérogation à la carte scolaire », une chance d’étudier dans un contexte un peu moins dégradé, devront financer le coût de leur transport…

Nihil novi sub sole, me répondra-t-on.

Je le reconnais sans peine, l’exclusion n’est pas un phénomène nouveau. Toutefois, jusqu’à une époque assez récente, les institutions humaines s’étaient rendues capables de tempérer les processus d’exclusion qu’elles généraient en les canalisant à l’intérieur de frontières bien définies qui servaient de support à un sentiment commun d’appartenance. La mondialisation a changé la donne. Les forces centrifuges, que plus aucun cadre collectif ne vient endiguer, ne cessent de s’exacerber pour se transformer en guerre de tous contre tous. Alors que sur un territoire relativement restreint et bien identifié, les relations de domination sont compensées par des relations de protection, à plus grande échelle, la disparition du cadre national et l’homogénéisation des modes de vie ne laissent subsister pour toutes frontières que celles, infranchissables, qui passent entre les ghettos de riches et les ghettos de pauvres. Ces frontières-là s’apparentent à des fractures d’autant plus insupportables que, de part et d’autres, l’on se ressemble de plus et l’on échange de moins en moins… De surcroît, à l’échelle où ils se produisent désormais, les processus d’exclusion mettent en concurrence les exclus eux-mêmes. En complément des délocalisations à l’étranger, qui transforment le chômeur français en client de l’esclave chinois, l’immigration de masse délocalise à domicile les services qui ne sont pas encore transférables et confronte, au sein des mêmes quartiers, les smicards précarisés aux clandestins exploités. Comme il était à prévoir, chacun est tenté de percevoir chez son voisin, plutôt que dans le système lui-même, les causes de son malheur. La logique identitaire et la logique antiraciste, qui prospèrent comme des champignons sur un cadavre, sont les deux faces d’une même monnaie victimaire grâce à laquelle le système achète la paix dans les ghettos. Tenus en lisière par un appétit de consommation qui les assimile les uns aux autres en même temps qu’il les avilit, les exclus n’ont d’autre échappatoire, pour se donner une raison de vivre, que d’adopter les catégories de la domination. Stigmatisés comme coupables par les uns, ils sont tentés par les autres de revendiquer une position d’ayant droit qui, loin de les émanciper, les conduit à s’offrir en appâts aux chasseurs de boucs émissaires (ceux que l’on déshonore du suffixe de « phobes »), eux-mêmes transformés en boucs émissaires des chasseurs de chasseurs de boucs émissaires (les « tolérants »). Ce jeu cynique caractérise les luttes qui se mènent aujourd’hui contre toutes les formes de discrimination. Au lieu d’en identifier les causes pour en tempérer les effets (ce qui constitue l’objet-même du politique), on en a fait le prétexte à une compétition victimaire qui est le plus sûr moyen de maintenir aux commandes ceux qui savent exploiter la mauvaise conscience des uns contre la mauvaise foi des autres. Comment comprendre autrement que les libéraux athées de Terra Nova vantent dans leur rapport une « ouverture à l’islam », confondue dans la même phrase avec l’acceptation de l’homosexualité et … la « solidarité avec les plus démunis » ? Tout se passe comme si le culte de la tolérance, devenue l’horizon ultime de l’« État-Église » des droits de l’Homme, devait générer en permanence des anomalies afin de pouvoir ensuite les « supporter » contre ceux qui, mus par un légitime ressentiment, mais néanmoins aveugles au piège qui leur est tendu, se proposeraient de les éradiquer.

Jusqu’à quand les adversaires du système mordront-ils à l’hameçon ? Jusqu’à quand, surtout, l’exacerbation de l’exclusion reposera-t-elle sur la complicité inconsciente de ceux qui en sont les victimes et qui n’hésitent pas à se transformer en « idiots utiles » quand ils ont le sentiment de pouvoir en retirer quelques prébendes ? C’est le cas de l’électorat d’origine étrangère, chauffé à blanc par les associations « antiracistes » et qui, moyennant subventions, a servi d’armée de réserve au parti socialiste. C’est aussi le cas de tous ceux qui, à la jonction entre les inclus et les exclus, ne savent plus très bien à quelle catégorie ils appartiennent. Un certain verni culturel, quelques privilèges résiduels, les assimilent encore aux inclus. Cela les pousse, quand bien même ils ressentent de plus en plus les symptômes de l’exclusion, à jouer les chiens de garde. Songeons aux  enseignants paupérisés et à leur implication dans la déferlante « antifasciste » de 2002. Pensons aussi à la génération des 70-80 ans qui a profité de l’inflation des Trente Glorieuses pour se constituer un patrimoine et qui est partie à la retraite alors que le système de protection sociale mise en place à la Libération fonctionnait encore à plein régime… Cette catégorie, vestige de l’ancien monde égaré dans le nouveau, s’inquiète devant la montée d’une insécurité protéiforme (crise de l’hôpital public, multiplication des agressions) et a pu voir dans le sarkozysme une manifestation renouvelée de volontarisme politique.

La tentative de réactiver de faux antagonismes susceptibles de permettre au système d’oppression de se racheter une conduite en apparaissant comme le défenseur des opprimés est assez facile à repérer dans la dernière polémique sur la question de l’assistanat . Au delà de l’étrange renversement de situation auquel elle a conduit – le RSA critiqué par la majorité qui l’a voté et défendu par l’opposition socialiste ! – elle est manifestement destinée à entretenir le fossé qui sépare artificiellement la social-démocratie et l’ultralibéralisme. Certains – les sociaux-démocrates – veulent faire passer l’assistance étatique pour une réponse à la mondialisation. D’autres – les « libéraux » – font mine d’y voir un obstacle à son déploiement et donc à la production de ses effets bénéfiques.

Or la droite libérale ment éhontément lorsque, par pure démagogie, elle dénonce l’« assistanat ». En effet, elle est la première à y recourir, sachant très bien que la brutalité sociale engendrée par l’ultralibéralisme n’est rendue vivable que par la distribution de compensations morales et matérielles. Quant à la gauche, on comprend qu’elle vante les aides consenties par l’État à ceux qui, sous son égide, sont passés du statut d’« exploités » à celui d’« inexploitables » (5). Dénoncer l’assistanat la conduirait à mettre en lumière sa propre responsabilité dans la situation qui a rendu celui-ci nécessaire.

Non contentes d’entretenir les tensions sociales qui sont leur fonds de commerce, gauche et droite affichent leur unanimité à chaque fois qu’il s’agit de favoriser les dérives totalitaires de l’État. Distribuer des « pass-contraception » dans les lycées ou offrir la « redevance télé » aux déshérités sont autant de mesure qui permettent de s’assurer le contrôle des intelligences et des cœurs.

Et demain ?

La négation des frontières, qui a entraîné l’homogénéisation puis la fracturation des édifices sociaux, va-t-elle déboucher sur une frénésie centripète de reconstitution des frontières, qui est le point commun entre toutes les guerres civiles ? Ou bien le système va-t-il parvenir à se fabriquer un adversaire monstrueux contre lequel il pourrait retourner à son profit les réflexes identitaires et sécréter un ersatz de frontière que chacun serait sommé de défendre au nom des droits de l’Homme ?

Dans tous les cas, le retour de la frontière, qui fait suite à son éradication avortée, explique le « moment Marine » que nous traversons. Bien au-delà des stratégies politiciennes plus ou moins farfelues de 21 avril à l’endroit ou à l’envers, c’est en effet l’antériorité du Front National sur ce terrain qui explique sa présente résurrection au centre du jeu politique. Il ne faudrait donc pas, que sur le point de toucher les dividendes de l’Histoire, le Front s’en laisse déposséder par ceux qui l’ont diabolisé. Ceux-ci, pour ne pas apparaître comme les complices d’une mondialisation qu’ils ont promue et qui a manifestement échoué, en sont maintenant réduits, à force d’avoir amalgamé frontière et rejet, haine et discrimination, à incarner leurs propres caricatures.

Le Front National aura-t-il le courage et la conviction nécessaires pour dépasser les peurs et promouvoir des organes politiques qui ne rétréciraient pas l’homme aux dimensions de leurs frontières mais qui n’enfleraient pas non plus, sous l’effet d’un messianisme sécularisé, jusqu’aux limites de l’univers ? Ces organes, compris comme le fruit d’une histoire et non comme l’essentialisation de différences ethniques, seraient l’inscription dans l’espace d’une violence qui serait parvenue à se limiter en suivant ses propres lois. Leurs frontières seraient comme les interstices par où pourraient se déployer les aspirations universelles qui gisent au tréfonds de la personne humaine et qui, bien qu’elles ne soient pas de nature politique, ont besoin du politique pour ne pas être empêchées de se manifester. De telles nations seraient le cadre politique à l’intérieur duquel l’Histoire connaîtrait l’un de ces moments d’accalmie que l’on a coutume de nommer « renaissance ».

Sachons rêver, mais ne nous dissimulons pas l’ampleur du défi. Il ne sera pas facile aux diabolisés d’hier de comprendre eux-mêmes, puis de faire comprendre aux autres, que non seulement ils n’ont rien à voir avec l’image diabolique que l’on a fait d’eux mais qu’ils constituent aujourd’hui le dernier rempart… contre le diable lui-même !

Pour tous ceux qui veulent conserver leurs libertés, et qui ne se résolvent pas à devenir les exclus plus ou moins consentants de l’anti-civilisation mondialiste, le retour de la frontière est une occasion à ne pas manquer, un espoir à ne pas trahir.

Benoît Girard

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(1) L’Ancien Régime et la Révolution, Gallimard, 1967, page 225

(2) http://www.tnova.fr/essai/gauche-quelle-majorit-lectorale-pour-2012

(3) http://www.variae.com/

(4) http://www.lexpress.fr/actualite/environnement/faut-il-bannir-les-voitures-polluantes-en-centre-ville_947250.html

(5) Rappelons que le RMI est une création rocardienne (1988).

Rédigé par Gérard Brazon

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