Rien n’est sacré, tout peut se dire. Réflexions sur la liberté d’expression. Par Annie Keszey

Publié le 5 Juillet 2013

 

Annie-Kezsey.jpg Par Annie Keszey 

L’écrivain Raoul Vaneigem, dans son livre publié en 2003, aux éditions Sur le vif, la Découverte, plaide pour une totale liberté d’expression.

Il parcourt toutes les censures et interdits pour en réfuter la pertinence : le secret d’Etat, le délit d’opinion, le secret militaire, le blasphème, la calomnie, la diffamation, l’insulte…Ainsi souhaite-t-il libérer l’homme et avancer vers une société plus humaine.

Il lève d’abord toute ambiguïté : « accorder toutes les libertés à l’humain et aucune aux pratiques inhumaines. L’absolue tolérance de toutes les opinions doit avoir pour fondement l’intolérance absolue de toutes les barbaries… Tout dire n’est pas tout accepter… »

 

L’auteur veille à distinguer la liberté d’expression de l’acte passible d’une intervention judiciaire. Le chapitre six établit les nouveaux liens entre la liberté d’expression et la protection de l’enfance.

 

« Pourquoi nous voulons abolir le délit d’opinion…On ne combat pas et on ne décourage pas la bêtise et l’ignominie en leur interdisant de s’exprimer : la meilleure critique d’un état de fait déplorable consiste à créer la situation qui y remédie…Rien ne conforte mieux la sottise que de lui rendre raison par l’exécration ou la polémique. Si tant de mauvaises réputations ne sont dues qu’au mépris et à la haine, c’est qu’il existe, entre réprobateur et réprouvé, une secrète et mutuelle fascination… »

 

« Interdire un propos sous le prétexte qu’il peut être nocif ou choquant, c’est mépriser ceux qui le reçoivent et les supposer inaptes à le rejeter comme aberrant ou ignoble. C’est en fait, selon la méthode du clientélisme politique et consumériste, les persuader implicitement qu’ils ont besoin d’un guide, d’un gourou, d’un maître… » (Comment ne pas être en phase avec cette affirmation à une époque où l'on ne peut plus rien dire...)

 

«  La transparence doit avoir raison du pouvoir affairiste qui veut régner partout. Il appartient à la liberté d’expression de mettre en lumière les comptes secrets, de dénoncer les caisses noires, d’enquêter sur les avoirs bancaires, de publier les relevés d’impôts et les revenus des patrons, des hommes politiques et de quiconque exerce un pouvoir ou prétend gérer le bien public. Nous ne voulons  d’autre secret que le secret du cœur et de l’amour, celui-là même que ne cesse de violer le pouvoir occulte de la prédation sous toutes ses formes… »

 

« La calomnie peut perdre un homme d’affaires en butte à la concurrence, un politique soucieux de sa clientèle électorale, un individu jaloux de son autorité, une créature réduite à mener la part la plus importante de son existence par procuration et sur le mode de la représentation. Comment aurait-elle prise sur celui qui, plaçant son amour de la vie au-dessus de son rôle et de sa fonction, se soustrait au pénible joug de la réputation à soutenir ? Celui-là se moque pareillement du blâme et de la louange parce qu’il n’estime rien de plus précieux au monde que de s’accorder avec lui-même, de cultiver le goût de l’authenticité, d’aller son chemin selon ses désirs, assumant ses erreurs sans culpabilité et les corrigeant de son mieux. Heureux celui qui, se conduisant, envers soi et en raison de l’affection qu’il se porte, comme le plus inflexible des critiques, n’a rien, sinon à attendre, du moins à redouter de l’opinion des autres… »

 

« Dans la médisance transparait le vrai visage du calomniateur. Le mépris auquel il se voue, en vouant l’autre au mépris participe d’une incongruité dont s’accommodera de plus en plus  malaisément une société qui préfère l’authenticité au paraître, l’ouverture à l’exclusion, la sollicitude au jugement. Ainsi la diffamation est-elle révélatrice d’une conduite et d’une façon de penser périmées propres à susciter l’indifférence de quiconque se veut sensible à la réforme des mœurs et aux progrès de la conscience… »

 

La thèse de l’auteur, il y a dix ans, était en décalage par rapport à la législation française et plus proche des lois libérales et idéalistes des Etats-Unis d’Amérique, celles accordant à la presse, par exemple, la possibilité de tout dire, sans la moindre censure, en théorie du moins. Son opposition au secret d’Etat, justifiée, restait isolée et appelait à la prudence: « Aucun secret ne peut borner la liberté d’expression en matière d’intérêt public. Il n’y a pas de violation d’un secret d’Etat, seul le secret d’Etat viole le droit imprescriptible du citoyen à ne rien ignorer de ce qui le concerne et l’engage. La gestion des affaires publiques n’a pas de secret à opposer aux administrés puisqu’ils en doivent être les seuls bénéficiaires… »

Si, les critiques de l’auteur étaient avant-gardistes, actuellement, concrètement, la nécessité du  secret d’Etat est sérieusement  mise en cause par deux lanceurs d’alerte militants qui ne s’y soumettent pas: Julian Assange, fondateur de WikiLeaks et Edward Snowden, jeune américain qui a révélé le dispositif de surveillance mondial Prism, système espionnant des dizaines de millions de citoyens du monde. Julian Assange subit un blocus financier et ne peut quitter sans risque l’ambassade d’Equateur à Londres…, Edward Snowden  cherche  une terre d’asile.

Ils sont tous deux placés, aux Etats-Unis d’Amérique, entre la loi  antiterroriste, aux dérives sécuritaires, adoptée après le 11 septembre, le patriot Act et la loi de protection des lanceurs d’alerte, le Whistle blower Protection Act. Ces deux lois ont des poids inégaux !

«  Pourquoi admettrions-nous plus longtemps qu’une opacité, délibérément entretenue, continue de protéger des opérations destinées à gruger des citoyens ?... Promouvoir une gestion plus honnête des affaires publiques ou "res publica" est un acte citoyen qui ne saurait tolérer plus longtemps les caisses noires, les dessous de table, les manœuvres des puissances financières internationales et leurs délégations régionales, la banalisation des malversations et des escroqueries auxquelles les gouvernements successifs s’adonnent avec une belle unanimité au nom de la politique nationale ou européenne… »

 

La France, terre énonciatrice des Droits de l’homme, va-t-elle les appliquer en accordant l’asile politique aux très courageux révélateurs de secrets des Etats- Unis d’Amérique ?

 

La progression de la liberté d’expression, qui appartient à tous et non à quelques-uns qui l’outragent, reste une lutte contre le cercle mondial du profit, l’enfer du totalitarisme marchand, l’archaïsme des  institutions et la résistance des anciens modes de pensée.

L’auteur appelle à la responsabilité collective.

 

Annie Keszey.

 

 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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Epicure 05/07/2013 15:20


1°/ d'où vient cette citation magnifique?


« La calomnie peut perdre un homme d’affaires en butte à la concurrence, un politique soucieux de sa clientèle électorale, un individu jaloux de son autorité, une créature
réduite à mener la part la plus importante de son existence par procuration et sur le mode de la représentation. Comment aurait-elle prise sur celui qui, plaçant son amour de la vie au-dessus de
son rôle et de sa fonction, se soustrait au pénible joug de la réputation à soutenir ? Celui-là se moque pareillement du blâme et de la louange parce qu’il n’estime rien de plus précieux au
monde que de s’accorder avec lui-même, de cultiver le goût de l’authenticité, d’aller son chemin selon ses désirs, assumant ses erreurs sans culpabilité et les corrigeant de son
mieux. Heureux celui qui, se conduisant, envers soi et en raison de l’affection qu’il se porte, comme le plus inflexible des critiques, n’a rien,
sinon à attendre, du moins à redouter de l’opinion des autres… »


2/ Jamais la France ni aucune des
soi-disant démocraties n'offriront de refuge à ces deux whistle blowers


Vive Vanheigem