Roger Cukierman pose sa Crif Par Philippe Bilger

Publié le 19 Décembre 2013

Roger Cukierman pose sa Crif

Je n'ai jamais aimé les interventions et les propos de Richard Prasquier qui a présidé le Crif du mois de mai 2007 à 2013.

Il avait succédé à Roger Cukierman dont il avait été le conseiller en communication et celui-ci lui a succédé à son tour le 26 mai 2013 pour une durée de trois ans. Je ne connais personnellement ni Prasquier ni Cukierman.

Mais le premier, (Prasquier) d'après ce que j'en ai su, entendu et lu, a eu un rôle détestable, une influence douteuse après le premier arrêt ayant condamné les accusés du "gang des barbares", et d'abord Youssouf Fofana. Il n'a sans doute pas été pour rien dans l'appel interjeté contre cet arrêt pourtant exemplaire à la demande arbitraire du pouvoir politique.

Je n'ai pas non plus apprécié ses critiques indélicates à la mort de Stéphane Hessel même si je n'ai jamais été un exalté et un inconditionnel de ce dernier.

Sur un plan général, sa surenchère constante, son peu de souci de la liberté d'expression, sa dramatisation du moindre incident, même le moins grave, concernant la communauté juive, le sentiment qu'il donnait à ceux qui n'étaient pas juifs d'un discours et de positions trop militants pour être acceptés sans nuance n'ont pas favorisé de ma part une sympathie exagérée pour cet homme, ce président pourtant aidé par la dignité de sa cause.

On aura compris que, sans suivre de manière obsessionnelle ce qui se déroulait au sein du Crif, l'élection de Roger Cukierman me laissait espérer un changement qui ne pouvait qu'être positif.

Il l'est et ce point déjà est capital qui contredit l'impression qu'on pouvait avoir de changements de président qui n'auraient aucun impact sur la vie interne de ce Conseil et sur ses rapports avec les pouvoirs publics et la société civile.

Roger Cukierman est une personnalité honnête puisque, tout en craignant les effets de "l'essor tout à fait spectaculaire" du FN - et cette peur n'est pas absurde -, il n'a pas hésité à admettre qu'il y avait une différence entre le père de Marine Le Pen et celle-ci et, aurait-il pu ajouter, avec Marion Maréchal Le Pen.

Il a pris acte du fait que la présidente du FN avait condamné l'antisémitisme de manière "limpide et châtiée" et il n'a pas mis en doute sa sincérité.

Ce qui, pour le Crif, représente un effort et une équité auxquels il faut rendre hommage. Il n'est jamais facile ni confortable de sortir de ses préjugés pour admettre si peu que ce soit la bonne foi de l'adversaire. C'est un exemple.


Par ailleurs, tout en mettant en garde contre "le salut nazi à la mode de Dieudonné" - la "quenelle" - qui n'est pas un geste "un peu révolutionnaire ou anarchique" mais entraîne sur le terrain du nazisme des jeunes gens qui ne sont pas conscients de la portée de cette posture, il exprime avec lucidité et mesure la conviction que la loi sans doute ne pourra jamais s'appliquer à ce geste et le sanctionner.

Avec la même clairvoyance, s'il regrette que Google ou You Tube mettent sur leur page d'accueil "monsieur Dieudonné" en contribuant ainsi, selon lui, "à la propagation de l'antisémitisme", il concède tout aussitôt que "là encore il n'y a pas de délit, c'est un problème de communication" (Le Figaro).

J'avoue que cela fait du bien de n'être pas confronté, quand on est attaché à la pensée totalement libre jusqu'à la commission indiscutable d'une infraction, à un maniaque de la répression et à un président dont la seule ambition serait d'étouffer la critique ou l'offense régies ou non par la loi pénale.

Je n'idéalise pas Roger Cukierman mais je regrette qu'il n'ait pas eu son mot à dire dans la gestion post-judiciaire de l'affaire Fofana et autres. Il est clair en tout cas qu'il a déjà posé sa Crif et que c'est bon pour tous.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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