Sur les émeutes: Débat entre Catherine Kintzler et Mimouna Hadjam

Publié le 16 Août 2011

Emeutes 2005 : Débat entre Catherine Kintzler et Mimouna Hadjam

Pendant les émeutes de 2005, un vif débat opposa, dans les colonnes de Respublica, la philosophe de l’Ufal, Catherine Kintzler, à Mimouna Hadjam, remarquable porte-parole de l’association Africa 93, basée à La Courneuve. Si ces deux femmes courageuses ont pu mener des combats semblables, notamment contre le voile islamique à l’école, et la progression des intégristes en France, les émeutes de 2005 les diviseront totalement. Mimouna Hadjam reprocha vivement à la philosophe, dans un article intitulé « La sous-France qui est en souffrance vous rappelle à l’ordre républicain », un texte de la philosophe qui refusait le discours compassionnel d’une partie de la gauche. Un échange passionnant où on voit nettement une argumentation qui refuse le phénomène d’identification aux casseurs qui semble habiter Mimouna Hadjam. Un débat qui n’a pas perdu une ride, après les émeutes anglaises.

Les casseurs ne doivent pas être au sein du peuple comme des poissons dans l’eau
Par Catherine Kintzler
Réponse à Mimouna Hadjam
Article diffusé par la revue électronique Respublica n° 398, 17 novembre 2005

Dans l’article « Les gros mots et la barbarie » paru dans Respublica397 [voir l'article sur ce blog ], j’ai tenté de dénoncer les opérations qui solidarisent la population et les casseurs urbains par l’intermédiaire de « gros mots » : « racaille », gros mot de droite qui stigmatise indistinctement, mais aussi « jeunes », gros mot bien-pensant qui blanchit indistinctement. J’ai ensuite indiqué pourquoi on ne peut pas confondre une explosion spontanée ultra-violente, nocturne, masquée, masculine et aphasique (qui prend les caractères et la forme de la barbarie) avec un mouvement populaire (qui prend les caractères et la forme de l’intervention politique). J’ai enfin soutenu que, outre les causes sociales, une telle explosion pourrait aussi tenir à un manque d’éducation et à un défaut de modèles.

Cet article m’a valu une réaction très vive de la part de Mimouna Hadjam. Il me semble nécessaire de répondre et de revenir sur certains points. Dans son texte, intitulé « La sous-France qui est en souffrance vous rappelle à l’ordre républicain », Mimouna décrit parfaitement la détresse et la colère légitime de la population des zones urbaines abandonnées par la république. Mais le texte, en reliant étroitement cette détresse et cette colère au phénomène des casseurs, réitère l’opération d’identification et de solidarisation que j’ai précisément voulu dénoncer.

En effet, le texte utilise « jeunes » exactement dans le sens que je critique, c’est-à-dire comme un opérateur de solidarité. Il se livre ainsi à un amalgame que je crois très dangereux parce qu’il fait des casseurs un noyau autour duquel il serait légitime de se regrouper pour se faire entendre. Si cette solidarité se réalisait, alors c’est bien Sarkozy et Le Pen qui auraient raison : libre cours serait donné à la stigmatisation. Comme si les délinquants qui cassent avaient vocation à représenter tous ceux qui souffrent, alors que la grande majorité (pour ne parler que des « jeunes ») s’efforce de travailler à l’école, et de regarder vers l’extérieur, de ne pas se laisser enfermer…

Ces efforts sont réduits à néant par une petite minorité qui trouve en effet que le seul moyen de « s’exprimer » consiste à se livrer à des ravages. Bien sûr le texte pointe, à juste titre, l’usage de ce que j’ai appelé « les gros mots » (« racaille », « nettoyage au Karcher »). Mais il faut aussi remarquer que, au cœur même du texte, ces « gros mots » continuent pourtant à fonctionner comme je l’indique puisque l’auteur du texte n’hésite pas à s’identifier aux casseurs à maintes reprises. Je cite entre autres, (en soulignant l’usage qui est fait du « nous ») : « Et quand ils viennent, c’est pour nous insulter, nous stigmatiser. Nicolas Sarkozy avait promis de nous nettoyer au Kärcher, nousassimilant à des cafards ». On ne peut mieux dire la solidarité.

Pour ce qui est de la condamnation de ce que j’ai appelé la forme barbare, je persiste. Arroser d’essence les passagers d’un bus avant d’y mettre feu, lancer une voiture bélier dans la cour d’une école, brûler des entreprises et mettre les employés au chômage technique, tirer à balles sur des fonctionnaires de police :  ce ne sont pas à mes yeux des « formes d’expression » ! Je cite : « Alors ils ont répondu, exprimé leur colère »…   « Face aux voitures qui brûlent, soyez conscientes et conscients que c’est le seul moyen qu’ont trouvé les jeunes pour s’exprimer ».  

Le texte parle ailleurs de « modes d’expression » que je suis accusée de ne pas comprendre. Mais si je peux comprendre les motifs de l’indignation – que le texte de Mimouna rappelle très justement avec force -, en revanche je n’accepte pas le recours à la barbarie pour l’« exprimer ». Davantage : je n’accepte pas qu’on puisse appeler « expression » un moment où la barbarie fait la loi, prétend s’imposer seule et verrouille tout recours à l’argumentation. C’est là un point de divergence absolu. Je refuse cette forme barbare et je n’accepterai jamais qu’on ait la moindre indulgence envers elle. Tout simplement parce qu’elle est en soi inacceptable. Mais aussi parce qu’elle dessert la cause que les bonnes âmes s’empressent de lui attribuer – comme si ceux qui cassent, incendient, sans un mot et masqués, étaient les porte-parole naturels de tous ceux qui souffrent.

On ne revendique pas ses droits en piétinant les droits d’autrui : car ce sont les mêmes droits, et à ce compte seul reste le droit du plus fort. Ces principes sont à mes yeux intangibles et je n’y renoncerai pas.

Même sans parler du bulletin de vote et des formes classiques de revendication, je suis certaine qu’il est possible de donner des formes légitimes et véritablement politiques à cette indignation afin de toucher la très grande majorité de nos concitoyens et de ceux qui vivent dans ce pays : c’est à quoi je travaille moi aussi, et depuis de nombreuses années. Du reste, les gens issus de ce qu’on appelle pudiquement les « quartiers sensibles » démontrent chaque jour qu’ils sont capables d’inventer des formes de lutte entièrement lisibles et des mots d’ordres véritablement populaires : je citerai entre autres la « marche pour l’égalité », et les initiatives de Ni Putes Ni Soumises… Oui ces mouvements se font à visage découvert, oui ils vont « ailleurs » car par principe ils s’adressent à tous, oui ils lancent des mots d’ordre mobilisateurs, oui ils créent des solidarités qui ne se fondent pas sur le faciès, sur l’ethnie, oui ils osent dénoncer tout ce que ce texte dénonce, et ils le font, comme lui, dans la langue commune à tous. Mais ils ne font pas d’amalgame et n’appellent pas à la division de l’humanité. Ils n’appellent pas à se regrouper autour de ce que je persiste à appeler des délinquants, ils ne font pas de la barbarie un signe de ralliement : au contraire, ils la dénoncent où qu’elle soit, quels qu’en soient les auteurs.

En résumé : oui à l’indignation, non à la barbarie qui détruit ; oui à la solidarité populaire pour rendre enfin effectif l’exercice des droits pour tous, non à la solidarité avec les casseurs qui brisent le principe même du droit.

Pour l’essentiel, ma réponse pourrait se borner là, mais je veux néanmoins revenir sur quelques points particuliers, en citant le texte de Mimouna Hadjam. Mimouna conteste le terme d’aphasie, mais c’est exactement ce que son texte décrit : on ne parle pas, on ne dit rien, on hurle et on casse. Je cite : « Non, il n’y a pas d’aphasie dans les émeutes. Ces jeunes crient, hurlent à la France qu’ils n’en peuvent plus d’être la sous-France de la relégation sociale et ethnique. » Si, justement, il y a aphasie – en un sens général et non pas au sens médical car les casseurs renoncent de leur plein gré à l’usage de la parole, et d’autres parlent en leur nom. Il y a aphasie ; il n’y a pas mutisme. Cela fait une grosse différence, car parler c’est déjà avoir écarté le recours au hurlement, au cri et à la violence. Je cite : « Des jeunes ont cassé et je comprends leur colère légitime mais je ne la justifie pas car elle est autodestructrice. » (c’est moi qui souligne). Alors si ce n’était pas autodestructeur, la forme barbare pourrait se justifier ? Qui est ce « soi-même », ce « nous » qu’on n’a pas le droit de détruire et surtout qui sont les « autres » qu’on aurait le droit de détruire ? Ne t’en prends pas à toi-même ni aux « tiens » mais tu peux t’en prendre aux « autres » : voilà une conception bien fragmentaire de l’humanité et une belle leçon de morale… voilà une édifiante manière de « vous » rappeler à l’ordre républicain (cf le titre du texte de Mimouna) !

Je cite : « Les femmes n’étaient pas dans les émeutes parce qu’elles ne sont pas dans cette culture du zonage des halls d’escaliers mais les filles y étaient de cœur. Ne nous trompons pas, des jeunes nous disent avoir voulu laver leurs mères victimes de l’exploitation qui fait que le travail partiel (censé les libérer) les éloigne du domicile dix heures par jour pour des heures de ménage de 6 h à 9 h et de 18 h à 20 h. Oui, les enfants des femmes ont agi par procuration, pour laver l’humiliation subie par leurs mères qui les élèvent seules parce que plaquées par leurs maris. 

C’est donc sur mandat que des écoles ont brûlé, que des policiers ont été visés à la tête, que des boules de pétanque ont blessé des pompiers… etc ? Mais ce mandat, de qui émane-t-il ? Comment l’auteur du texte peut-elle être assez sûre d’elle pour parler si aisément au nom des femmes, comment peut-elle prétendre que toutes se reconnaissent dans une telle « procuration » ? C’est un drôle de mandat que de dire à ses enfants « brûle l’école, brûle la crèche, brûle la voiture du voisin, brûle le bus avec ceux qui sont dedans » !

Je cite : « Vous demandez à des gamins, en carence nutritionnelle, en carence éducationnelle, en carence affective et psychologique de se « déplacer pour témoigner ».

Dans mon article, il n’est jamais question de « gamins », à qui je n’ai jamais rien demandé de tel – cette lecture est fantasmatique. Et quand je parle de pré-adolescents, c’est précisément pour souligner que leur place n’est certainement pas au milieu des casseurs et des délinquants. Et pour parer à cette « carence éducationnelle » il vaudrait mieux que la République se donne les moyens d’instituer une école et des équipes d’éducateurs dignes de ce nom.

Je ressens avec beaucoup d’espoir et je partage l’analyse qui est faite dans le texte de ce que doit être une république ainsi que nombre des exigences qui sont formulées, et pour lesquelles je me bats moi aussi. Là encore je cite, et fort heureusement la citation est, de toutes celles que j’ai faites, la plus longue ! « Il faut également renforcer l’état républicain qui est fissuré. La république n’est pas menacée mais elle titube sous les coups de l’insécurité sociale et économique qui laissent le champ libre à tous les racismes, les intégrismes et communautarismes.

La république peut résister car elle n’est pas un état racial, comme les USA (basé sur l’ethnocide des indiens et l’esclavagisme), même s’il subsiste des stigmates de son passé colonial. Elle peut résister car elle est laïque et malgré le manque de mixité sociale et ethnique, nous ne vivons pas en communautés segmentarisées.

La presse américaine qui se permet de donner des leçons ferait mieux de balayer devant sa porte. 8 % de la population américaine est sous tutelle judiciaire, soit 1 homme sur 20 et 1 noir sur 3 faisant ainsi des prisons américaines la 4ème plus grande ville américaine. Si les émeutes avaient éclaté dans la configuration  anglo-saxonne, on compterait nos morts par dizaines.

Et puis quand la presse américaine parle « d’émeutes musulmanes » de « Bagdad à Paris » c’est pour nous faire oublier l’autre Bagdad où son président y massacre quotidiennement des arabes, notamment musulmans.

Je crois en la République même si des « républicains » de Gambetta à Ferry, de Pétain à De Gaulle à Mitterrand, ont perverti l’idéal républicain en la faisant coloniale.
J’y crois encore, même si de faux « républicains » nous sortent des lois d’exceptions coloniales pour gérer les banlieues, donnant au passage un sérieux coup de main à nos nouveaux penseurs indigènes.

J’y crois parce que je n’ai pas le choix. Je veux la république plus juste, plus égalitaire, plus sociale. Parce que sinon quoi d’autre : la monarchie marocaine, wahabiste, la dictature…tunisienne, la « démocratie sous capitaliste algérienne », les fausses démocraties archaïques iraniennes ou soudanaises, le fédéralisme à l’américaine qui ne fédère rien d’autre que les riches.

Alors je me bats pour que cette république reconnaisse les siens, en nous accordant les droits économiques, en nous faisant accéder à la fonction publique d’où  nous sommes exclus de millions d’emplois. La république doit nous accorder l’égalité sociale en matière de retraite et de prestations sociales (l’allocation vieillesse des mères de famille, le Fond National de Solidarité, ne sont pas versés à tous les immigrés).

La république doit annuler toutes les conventions bilatérales qu’elle a signé avec les pays d’origine pour gérer le statut personnel des femmes immigrées ou issues de l’immigration, permettant à la charia islamique de pénétrer le code civil français, en reconnaissant la polygamie et la répudiation par le biais des exéquatur. »
Cet article a reçu un commentaire important de Maud Piontek. Voir aussi dans les commentaires une discussion sur la signification du terme « barbarie ».

Catherine Kintzler

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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