Surprise stratégique: Qu’est-ce qu’un Cassandre et pourquoi est-ce important?

Publié le 16 Septembre 2013

 

Le Blog de Philippe Silberzahn

  Mon ouvrage "Constructing Cassandra: Reframing Intelligence Failure at the CIA, 1947-2001", co-écrit avec mon confrère Milo Jones (IE Business School) vient de paraître chez Stanford University Press.  L’ouvrage étudie les échecs du renseignement de la CIA à l’origine de quatre surprises stratégiques majeures dont ont été victimes les Etats-Unis. Ce billet revient sur la notion de Cassandre et explique son importance.

 Lors de chacune des quatre surprises que nous avons étudiées (crise des missiles de Cuba, attaques du 11 septembre, révolution iranienne et effondrement de l’URSS), nous avons pu identifier un ou plusieurs individus qui ont anticipé, à des degrés divers, la marche des événements, mais ont été ignorés. En référence au personnage tragique de la mythologie grecque, nous les avons appelés Cassandre.

Il nous a semblé indispensable de comprendre qui étaient ces individus et comment ils avaient pu réussir là où la CIA a échoué.  Dans la crise des missiles, le Cassandre était le directeur général de la CIA lui-même, John McCone. Dans le cas de la révolution iranienne, c’étaient des journalistes, des hommes d’affaire et les services israéliens. Dans le cas de l’URSS, c’étaient des émigrés – comme l’économiste Igor Birman, par exemple. Dans le cas des attentats du 11 septembre, c’était le directeur de l’unité "Ben Laden", Michael Scheuer.

Qu’avaient en commun ces Cassandre? Exactement ce qu’on pourrait attendre : ils étaient externes ou mal intégrés à l’organisation et avaient la réputation d’être des gens difficiles.

Bien que directeur de la CIA, John McCone était récent dans son poste et n’était pas issu du moule de l’organisation. En voyage de noces au début de la crise des missiles, ses missives à ses subordonnés leur enjoignant de creuser la question sont restées lettre morte. Ce n’est qu’à son retour que les vols d’U2, suspendus auparavant pour des raisons politiques,  reprennent et découvrent les missiles.

Dans le cas de la révolution iranienne, le journal Le Monde publiait au printemps 1978 une série d’articles alarmistes sur le régime du Shah. On sait, par ailleurs, que les services français et israéliens étaient pessimistes sur l’évolution du régime.

Dans le cas de l’URSS, l’économiste émigré Igor Birman dénonçait sans succès, à partir de 1981, les calculs de la CIA qui surévaluaient le PIB soviétique et donc la pérennité du régime. Le directeur de l’unité Ben Laden de la CIA, Michael Scheuer, a tenté durant des mois d’alarmer ses supérieurs. Ses collègues se lassent de son prosélytisme au sujet d’un barbu au fond d’une cave, et il s’isole progressivement. En dernier recours, il écrit directement au directeur de l’agence, sautant six niveaux hiérarchiques. Il est immédiatement démis de ses fonctions devient… bibliothécaire. On est à quelques semaines du 11 septembre.

L’expression "Échec de l’imagination" a été employée pour suggérer qu’un événement comme le 11 septembre n’était pas prévisible ou anticipable. Il en va ainsi à chaque surprise: on justifie l’échec en arguant du fait que personne n’aurait pu l’imaginer. Or le fait que nous soyons capable d’identifier un Cassandre dans chacune des surprise réfute l’idée que ces événements, que la CIA n’a pas su anticiper, se situaient en dehors des possibilités de notre imagination. Des gens intelligents et informés ont formulé des hypothèses correctes concernant des événements qui sont survenus, mais la CIA les a ignorés. La cause de l’échec n’est donc pas à rechercher dans le manque d’imagination, mais dans les raisons pour lesquelles une organisation refuse d’envisager une hypothèse malgré des preuves de plus en plus flagrantes.

L’hypothèse, que nous développons dans l’ouvrage, est que ce sont l’identité et la culture de la CIA qui ont empêché que les points de vue des Cassandre soient acceptés. Les hypothèses alternatives qu’ils défendaient sont mort-nées, et la vaste machine de l’organisation pour recueillir, analyser, produire et distribuer une vision plus exacte du champ des possibles n’a pas fonctionné.

Voir le site de Constructing Cassandra ici. L’ouvrage est disponible chez Amazon. Un exemple d’erreur commise par la CIA concerne l’évaluation erronée du PIB de l’URSS. Voir mon billet à ce sujet 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

Commenter cet article

FRAHENJAC 17/09/2013 00:31


Intéressant !