Trop facile de dénoncer l'apartheid en Israël

Publié le 7 Mars 2013

Trop facile de dénoncer l’apartheid en Israël !

palestinians-only 

Gabrielle
Cluzel

Ecrivain, journaliste.
Son blog.

En Cisjordanie, le gouvernement israélien vient d’instaurer des bus « palestinians only ». Une formulation d’une hypocrisie passablement cynique puisque l’objectif en est en réalité bien sûr d’interdire aux Palestiniens certains transports en commun ordinaires, réservés donc désormais aux juifs. Une mesure emblématique de l’apartheid de fait que subissent quotidiennement les Palestiniens de Cisjordanie, qui doivent posséder un permis spécial pour entrer en Israël et se voient, sur leur propre territoire, interdits de certaines routes et de certains moyens de transports. En signe de protestation, deux de ces bus ont d’ailleurs été incendiés sitôt mis en service.

Une mesure d’autant plus choquante, évidemment, qu’elle a été prise, comme tant d’autres avant elles dans cette région, par ceux-là mêmes qui ont le plus souffert de ségrégation et n’ont de cesse de le rappeler… comme un syndrome de l’enfant battu qui bat à son tour. C’est indéniablement notre rôle de la dénoncer.

Comme c’est le leur de l’instaurer. Oui, c’est leur rôle et ils l’assument. Il faut le reconnaître. Car les colons juifs ont cette chance immense d’avoir des gouvernants qui placent la défense des intérêts vitaux de leurs ressortissants au premier chef de leurs préoccupations. Pour se prémunir contre les attentats-suicides, pour préserver la vie de ses enfants, la mère patrie — si récente, si contestée, si contestable, si fragile qu’elle soit — est prête à tout : même à l’injustice, à la ruse et à la mauvaise foi. Comme une vraie mère en somme. Et nous autres les regardons avec un mélange d’attraction-répulsion. Nous autres qui sommes devenus sans nous en apercevoir orphelins, et vivons en batterie dans une grande crèche collective appelée Europe avec, pour veiller sur nous, non pas une mère patrie passionnément aimante et prête à nous défendre bec et ongles, mais d’anonymes nounous en costume sombres réunies en gouvernements pour lesquelles nous sommes interchangeables. Des nounous qui discutent entre elles, indifférentes à notre sort, qui haussent à peine la voix quand l’un de nous se fait piquer son bac à sable ou pincer par le voisin et nous laissent, par négligence, le fondement dans la merde.

Car disons-le tout de go : si, demain, des actes terroristes étaient perpétrés sur les lignes de bus qu’empruntent nos enfants pour aller à l’école — une hypothèse pas si improbable, presque un an jour pour jour après le premier anniversaire de l’affaire « Merah » —, continuerions-nous à les laisser prendre ces transports en commun ? Ne serions-nous pas tentés d’organiser des transports parallèles, parfaitement sécurisés, avec, outre nos enfants, les enfants de nos amis, ceux des amis de nos amis, et ainsi de suite de proches en proches, au risque de laisser sur la touche, par prudence, certaines populations à risque ? Et ne serait-ce pas d’ailleurs notre premier devoir de parents ? Et le succès des écoles privées, dans lesquels affluent dès la sixième tant d’enfants, souvent issus de familles de gauche dont les grands idéaux de mixité viennent se fracasser sur la réalité de l’insécurité dans nombre de collèges de la capitale (des familles dénoncées d’ailleurs par le proviseur Armelle Nouis dans les colonnes deLibération en 2009), n’est-il pas déjà une forme d’apartheid ? Et d’ailleurs, dans les faits, certaines lignes de métro, de bus et de RER, ne sont-elles pas déjà interdites à certaines heures de la soirée aux femmes, dans une ségrégation tacite qui ne suscite les réactions d’aucune Rosa Park française ? Des lignes « strong men only » (et encore).

Oui, l’on peut (et l’on doit sans doute) gloser à l’infini des territoires occupés, de l’intifada, de la bande de Gaza, de l’iniquité des uns et du désespoir des autres, mais il faut reconnaître au gouvernement israélien ce mérite : il joue sa partition — une partition que nous jugeons détestable peut-être, mais nous ne sommes pas eux —, quand nos gouvernants, idéologiquement muselés, refusent obstinément de jouer la leur. Qui est la nôtre en fait, celle où est écrite l’avenir de nos enfants. Et nous montrons du doigt l’apartheid « sécuritaire » chez les autres sans voir celui qui se construit en silence pierre après pierre chez nous. Sur une terre dont pourtant nul ne saurait prétendre qu’elle n’est pas celle de nos ancêtres.

Gabrielle Cluzel, le 6 mars 2013 // Boulevard Voltaire

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Israël: une démocratie

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