Ukraine, acte II du démembrement ?

Publié le 13 Mai 2014

Le présent de l’Ukraine commence à ressembler à la fin de l’Union soviétique. Les périphéries s’éloignent, le pays se déchire, le centre se crispe. L’Ukraine a certainement laissé passer le moment où jouer la carte du fédéralisme aurait suffi à garantir ses frontières actuelles.

Par Pierre le Vigan pour Bd Voltaire

Près de 90 % des votants au référendum de la région de Donetsk, et 96 % pour la région de Lougansk ont opté pour l’indépendance. Sept millions d’« Ukrainiens » étaient concernés. Mais il faut prendre en compte un autre critère : la participation. Or, les anti-sécessionnistes, c’est-à-dire les partisans de l’unité de l’Ukraine, récusaient ce référendum et appelaient à l’abstention. Selon les « rebelles », comme dit le gouvernement de Kiev, en d’autres termes selon les pro-Russes, la participation a été de 75 %, non sans fraudes massives, comme toujours, aussi bien en Ukraine qu’en Russie, et ce, depuis des décennies. Dans le Donbass, ce qu’on a vu, ce n’est pas la quasi-unanimité de la population, comme en Crimée, basculant du côté russe. Mais la tendance est incontestable : la majorité de la population de ces régions est pro-Russe. Son cœur, mais aussi ses intérêts économiques, notamment ceux des ouvriers, la poussent vers la Russie.

Le référendum a été « une farce criminelle », selon Kiev, une libération face aux « néo-nazis » ukrainiens ou, au minimum « les fascistes de [la junte de] Kiev », comme disent les pro-Russes. La confrontation des points de vue de chacun ne brille pas par sa hauteur de vue.

Indépendantistes à Slaviansk, sur la ligne de front avec le gouvernement de Kiev, rattachistes pro-Russes à Donetsk, l’histoire de l’Ukraine semble bégayer. Autonomie, indépendance ou rattachement à la Russie ? Mais les rapports de force trancheront vite. Hollande condamne le « vrai faux référendum ». Mais il maintient la vente des deux navires de guerre Mistral (1,2 milliard d’euros) à la Russie. Une condamnation sans sanctions économiques : où est le sérieux ?

Dans L’Express du 23 mars dernier (« Sont-ils tous devenus fous ? »), Jacques Attali avait dit l’essentiel : « Il est fou, pour l’Occident, de faire du problème de la Crimée l’occasion d’une confrontation avec la Russie. » Il précisait :« L’intérêt de l’Europe n’est pas de se lancer dans un affrontement avec la Russie. Mais au contraire de tout faire pour intégrer notre grand voisin de l’Est à l’espace de droit européen. » Crimée et région du Don, même ligne de conduite à avoir. Et d’expliquer que la situation actuelle n’est pas celle de 1938 et de Munich, et que, s’il y eut une erreur de commise il y a 80 ans, c’est d’avoir isolé l’Allemagne de Weimar après 1918.

Récemment, sur i>Télé, Jacques Attali rappelait encore que l’Ukraine ne fut autre, au IXe siècle, que la « Russie de Kiev », et que l’on ne peut de ce fait s’attendre à ce que la Russie la considère comme tout à fait étrangère à elle-même. Tel est le paradoxe ukrainien : l’Ukraine s’est bâtie depuis plusieurs siècles sur une prise de distance avec la Russie. Elle a une langue, une poésie, une littérature qui font d’elle une nation, mais cette nation est à la fois fille et mère de la Russie. Il n’est pas sûr qu’elle ne gagnerait pas, au fond, à être territorialement plus réduite, mais peuplée… d’habitants qui se sentent ukrainiens. Allez faire comprendre cela à des gens qui se traitent de noms d’oiseaux…

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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