Une excellente chronique de Nick Cohen dans le Guardian, un journal britannique.

Publié le 7 Février 2011

L’un des grands plaisirs que procurent les révolutions en Afrique du Nord, et pas le moindre, est le regard abasourdi de l’establishment de la politique étrangère.

Le monde est devenu une source constante d'étonnement pour les diplomates et les ministres : chaque bulletin de nouvelles est un nouveau coup porté à leurs certitudes, qui s’effritent. «La Tunisie, qui l’aurait prévu ? » « L’Égypte ? L’Égypte ! WTF ? »

Whitehall [siège du gouvernement] est tellement perdu que le ministre du Moyen-Orient, Alistair Burt, admet que le Foreign Office ne comprend plus les affaires étrangères. « Le vent tourne très rapidement », soupire-t'il. «Ce n’est pas à nous, à Londres, de décider dans quelle direction le vent va souffler.»

Nous assistons à un échec diplomatique de la même ampleur que le défaut de prévoir l’effondrement du communisme soviétique. Les experts n’avaient jamais prévu que les révoltes dans le monde arabe éclateraient de la manière et aux endroits où elles ont éclaté.Avec un peu de chance, nous assistons également à la fin de l'un des épisodes les plus déshonorants de la diplomatie britannique depuis l’apaisement des fascistes européens dans les années 1930 par Chamberlain et Halifax.

Tout comme l'Amérique et la France, la Grande-Bretagne a cherché à séduire les dictateurs arabes, et pas seulement au Caire et à Riyad. Wikileaks nous informe que dans l'intérêt du «réalisme» et de la «stabilité», le Foreign Office a également fait du charme au crackpot Mouammar Kadhafi : il a informé les courtisans du vieux despote de la manière d’obtenir la libération de l’auteur de l'attentat de Lockerbie, avant que les tribunaux ne l’acquittent du pire massacre de l'histoire britannique récente.

Le Foreign Office se distingue toutefois des autres cyniques chancelleries occidentales en ce qu’il ne s’est pas contenté d'apaiser les dictateurs laïques d'aujourd'hui. Il s’est rapproché des théocrates de la Confrérie des Frères musulmans qu’il s’attendait à voir devenir les dictateurs religieux de demain. À aucun moment le Foreign Office n'a cherché à promouvoir les intérêts de ceux qui, en Égypte, en Tunisie, en Syrie et ailleurs, ne souhaitent pas vivre sous une forme ou un autre de dictature religieuse.

La tactique de l’apaisement est une pente savonneuse. Les diplomates se convainquent eux-mêmes qu’ils se « rapprochent » des mouvements répugnants parce que l'intérêt national l'exige. Mais plus le rapprochement est durable, plus les diplomates prennent volontiers le parti de leurs partenaires et trouvent des excuses à leurs idéologies qui nient la vie. Une série de fuites à l'Observer par Derek Pasquill, un courageux fonctionnaire du Foreign Office, a montré que la Grande-Bretagne n’a passé aucun moment à s’inquiéter de ce qu’un gouvernement des Frères musulmans pourrait signifier pour les minorités chrétiennes et bahá'íe, ou pour les démocrates, les esprits libres, les syndicats, les femmes et les homosexuels en Égypte.   

Un document emblématique de la casuistique de Whitehall a été préparé par Mockbul Ali, un diplômé de la droite religieuse islamique embauché par le Foreign Office à titre de conseiller. Dans ce document, Ali informe les ministres que Yusuf al-Qaradawi, un des théologiens préférés des Frères musulmans, est une personnalité importante avec laquelle la Grande-Bretagne devrait entretenir des liens. Il a omis de mentionner que ce religieux approuve la violence envers les épouses, les mutilations génitales féminines et le meurtre des homosexuels, des juifs et des « apostats » de l’islam.  

La carrière des diplomates du Foreign Office permet de mesurer à quel point Whitehall s'est compromis. Frances Guy, la directrice duEngaging with the Islamic World Group (groupe sur le rapprochement avec le monde islamique) qui a mené les efforts en vue de soutenir l’islam radical,  de lui donner de l’aide financière et d'impliquer les Frères musulmans dans la politique étrangère britannique, est maintenant notre ambassadrice au Liban, d’où elle écrit sur un blog des billets sinistres exprimant son admiration pour les leaders du Hezbollah. Derek Pasquill a perdu son emploi, sa maison et sa femme pour avoir sonné l’alarme. Tel est le prix à payer pour défendre les valeurs libérales dans une Grande-Bretagne « libérale ».  

Un vieil argument de la gauche, non complètement dénué de mérite, est à l’effet que l’establishment britannique a conservé une mentalité colonialiste. Il veut être l'ami de la droite islamiste au cas où  celle-ci gagnerait le contrôle des champs de pétrole, et ne croit pas que les Arabes ou les musulmans méritent la démocratie, car l’Arabe lambda est incapable d’assumer les libertés fondamentales. Vous trouverez des échos de ce vieux préjugé dans les efforts de la BBC pour qualifier les Frères musulmans de modérés, comme s'ils étaient l’équivalent au Moyen-Orient de la Congrégation anglicane, ou dans la volonté du ministère de l'Intérieur et de la police métropolitaine, ainsi que du Foreign Office, de traiter les Frères musulmans et le Jamaat-i-Islami comme la voix unique et légitime des musulmans de Grande-Bretagne. (Si vous ne voyez pas ce qui cloche dans cette manœuvre, essayez d’imaginer comment vous vous sentiriez si les autorités traitaient le BNP [parti d’extrême-droite] comme le représentant légitime des Blancs de Grande-Bretagne et que la BBC vantait la modération de son chef Nick Griffin.)

Toute personne qui a les yeux ouverts sait maintenant que ceux qui se disent les ennemis jurés de l'establishment britannique ne valent pas mieux que l'élite dirigeante. L’exemple le plus flagrant est celui des Londoniens « progressistes » qui semblent encore prêts à voter pour Ken Livingstone lors des élections à la mairie de Londres l'année prochaine, même si il a soutenu Qaradawi et a continué d’accepter l'argent de Press TV, la chaîne de la propagande du régime iranien, après que la police secrète des mollahs ait tué et violé des manifestants pro-démocratie à Téhéran.

Londres est l'un des centres mondiaux du journalisme et de l’activisme politique arabes. L'échec de la gauche et de la droite, de l’establishment et de son opposition, à présenter des arguments de principe contre la réaction des mollahs a eu des ramifications mondiales. Des idées conçues en Grande-Bretagne – à savoir que s’opposer au sectarisme est de l’intolérance ; que critiquer les religieux dont le premier désir est d’opprimer les musulmans est « islamophobe » –  ont abouti, à travers les médias et l’Internet, dans des pays où elles peuvent causer de réels préjudices.

David Cameron semble prêt à défendre des principes fondamentaux. Il était presque parfait dans son discours en Allemagne quand il a rejeté, avec un légitime mépris, la prétention de la droite qu’un clash de civilisations rend les musulmans et la démocratie incompatibles, et le double-standard des multiculturalistes, qui prétendent que l'on peut dénoncer  les doctrines fascistes quand elles sont promues par des Blancs démagogues, mais pas quand elles sont propagées par des réactionnaires à la peau brune.

Je ne suis pas sûr que le premier ministre comprenne qu'il s’attaque non seulement à une tribune politique, mais aussi à une sensibilité. Comme la Grande-Bretagne n'a jamais été envahie par les nazis et n’a jamais souffert des autres formes de tyrannie du 20e siècle, nous faisons preuve d’une légèreté impardonnable dans nos rapports avec le totalitarisme. Des bureaucrates, des journalistes et des intellectuels jouent en dilettante avec les extrémistes et leurs idées, avec l'insouciance des hommes et des femmes qui savent qu'ils n'auront jamais à subir les conséquences d’avoir à vivre avec des extrémistes au pouvoir. Le plus beau cadeau que les Britanniques peuvent offrir au monde en ce moment de crise est d'imiter les masses de manifestants en Afrique du Nord et de dire : c’est assez !  Il est temps de rompre avec un passé honteux.

Source : At last, Islam's appeasers may be on the run, par Nick Cohen, Guardian, 6 février 2011

de Poste de veille

Photo du célèbre Chamberlain revenant de Munich.

<

 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

Commenter cet article