Une "négresse" nous parle de son terrible chagrin. Par Anne Lauwaert. Préface Gérard Brazon

Publié le 8 Juillet 2014

Gérard Brazon interview3   Par Gérard Brazon. L'ingratitude est-elle un sentiment ? Ou plutôt un non sentiment ? Voilà des personnes qui vivent sur le sol d'un pays qu'ils détestent, dont ils vomissent les habitants dans leur ensemble.

Pourtant, ils vivent dans un pays refuge. Mais il semble qu'ils n'y sont là que pour manger, se soigner, se protéger et ne songent qu'à l'humilier à la moindre occasion, et à le combattre finalement de l'intérieur.

Qu'importe le bien fait par ces pays ici ou ailleurs autrefois. (Je songe à ce pays qu'est l'Algérie qui n'existait même pas avant l'arrivée des Français). Ces pays ne trouvent aucune grâce à leurs yeux, aucune compassion. Le temps ne fait rien à l'affaire.

En fait, ces immigrés rêvent d'une époque d'avant. C'elle d'avant l'arrivée de l'homme blanc bien sûr. Celles des tribus et des vieilles croyances, des marabouts et autres sorciers devenus des héros. Celle des vieux comportements, de la médecine tribale, de la cueillette et de la chasse. Vu comme un paradis perdu peut-être. Un jardin d'Eden peuplés de dieu divers et variés.

Ils refusent d'apprendre que cette arrivée a pu apporter aussi, autre chose que de la violence, comme l'instruction, la médecine, les vaccins, l'école.

Anne le dit, l'esclavage Arabo-musulman faisait des massacres mais nul n'en parle et encore moins les noirs qui descendent de ces millions d'esclaves.

Alors sûrement que nous n'avons pas fait que du bien mais cette haine d'aujourd'hui envers les descendants des blancs, envers les pays de blancs qui les accueillent aujourd'hui est incompréhensible pour nous qui ne sommes pas responsables de cette colonisation et encore moins de la traite négrière. Mes ancêtres de la Sarthe et du Perche n'ont jamais vu un noir de leur vie à cette époque. Ils travaillaient dur la terre... c'était des esclaves à leurs manières.

Il serait temps de remettre les choses en place et de nous affirmer au lieu de nous culpabiliser sans cesse.

Gérard Brazon 

Sur Les Observateurs suisses. Par Anne Lauwaert

Anne Lauwaert J’ai suivi une interview de Yolande Mukagasana sur TV5 au sujet de son livre “L’ONU et le chagrin d’une négresse – Rwanda/RD-Congo, 20 ans après.” Éd. Aviso.

J’ai admiré comment cette femme a refusé de dire ce que les journalistes essayaient de lui faire dire et comment, lentement, obstinément, elle a dit ce que elle voulait dire. Ce n’était pas piqué des vers et elle ose utiliser le mot “négresse”, que ce soit par provocation, ironie ou dépit, peu importe: elle enfreint le tabou.

Le livre :

Elle dit elle-même que le français n’est pas sa langue maternelle. Je dirais même qu’elle écrit sa langue maternelle en utilisant des mots français comme souvent le font ceux qui écrivent dans une langue étrangère ou bien les polyglottes qui suppriment les barrières entre les différentes langues. Son style est inhabituel. Il s’agit d’un long monologue, d’une lente mélopée qui au fil de 282 page dit, redit  et répète les mêmes arguments comme si elle en était prisonnière et ne parvenait pas à en franchir le mur.

Il ne s’agit pas d’un livre d’histoire, ni d’un ouvrage qui cherche la vérité objective, il s’agit de ses propres vérités parmi lesquelles la principale est qu’il n’existe que des rwandais et que ce sont les colonisateurs qui ont imposé la différenciation entre les Hutu et les Tutsi dans l’intention de diviser pour régner.

Pour une version officielle de l’histoire, consulter le site http://fr.wikipedia.org/wiki/Rwanda dont il ressort grosso modo qu'en 1885 la conférence de Berlin attribue le Rwanda à l’Allemagne.

Suite à la défaite allemande après la guerre 14-18 la Société des nations confie à la Belgique le protectorat du  Ruanda-Urundi en 1923. Les colonisateurs essayent de voir clair dans les clans indigènes et considèrent les Tutsi “supérieurs” et les Hutu “inférieurs”.

Somme toute les guerres vont être des revanches des Hutu sur les Tutsi…

Lors du dernier épisode, c'est à dire le génocide de 1994, Yolande est seule à survivre: ses enfants, son mari, sa famille et ses amis ont été massacrés... et dans quelles conditions...

Elle accuse

- les puissances coloniales d’avoir divisé les rwandais en Hutu, Tutsi et Dwa et ainsi avoir provoqué les guerres

- l’ONU et la France d’avoir soutenu les massacreurs hutu contre les victimes tutsi et d’avoir exfiltré les criminels.

- les puissances coloniales qui ont imposé des frontières artificielles qui divisent les populations.

(Les frontières artificielles sont aussi à l’origine des problèmes en Belgique entre Wallons et Flamands mais également au Moyen Orient et dans toute l’Afrique)

- la religion chrétienne d’avoir voulu éradiquer la religion indigène et d’avoir terrorisé la population avec l’enfer. (On peut dire la même chose pour le reste du monde.)

- l’attentat contre l’avion présidentiel n’est pas le point de départ du génocide tutsi

- des massacres de Tutsi ont eu lieu en 1959, 1960, 1963, 1967, 1968, 1973, 1990, 1994

- l’idéologie génocidaire s’exprime déjà en 1953 dans un texte “les dix commandements de Joseph Gitera et est reprise en 1990 dans “les dix commandements de Vincent Ntezimana.

- elle décrit avec force détails les massacres, tortures, outils employés.

- elle critique les tribunaux internationaux et loue le travail accompli par  le tribunal traditionnel autochtone.

  Les nombreux clichés éculés du genre “mains coupées” et “crimes coloniaux” ainsi que “l’esclavage, crime contre l’humanité” mais sans jamais évoquer la traite négrière arabo-musulmane, ni la contextualisation historique accentuent l’aspect subjectif du livre. Cependant il est intéressant à lire parce qu’il présente une façon de raisonner et de s’exprimer à laquelle nous ne sommes pas habitués, mais aussi nous montre la différence qu’il y a entre l’idée que nous nous faisons de la situation et l’idée tout à fait différente, même contraire que peuvent s’en faire d’autres populations.

Il serait fort inéterssant de lire ce genre de livre écrit par un Hutu.

  Quelques extraits:

  -         La justice ne leur sera jamais faite (aux victimes) car les planificateurs du génocide ont planifié aussi son impunité.

-         La France est génocidaire. La France est ingrate et inhumaine.

-         Vive ma vie de réfugiée en Belgique! Car ce statut, comme on l’appelle, m’a ouvert les yeux sur le monde occidental.

-         Dis-leur que le Blanc est mauvais et qu’il nous déteste.

-         J’ai compris que ma grand-mère était détruite par la haine qu’elle avait et la rancune contre le Blanc et l’Eglise catholique

-         Tuer un Tutsi c’est à peine si cela n’était pas bien travailler pour mériter son paradis. Puisque même certains curés bénissaient ceux qui venaient de tuer. A certains endroits en 1994 les assassins arrêtaient de tuer le dimanche pendant quelques heures et allaient à la messe, leurs machettes dans les mains. Ils communiaient! Cela dépasse l’entendement et pourtant, c’est la vérité

-         Diviser notre peuple entre ethnies, c’était pratique pour classer, c’était cartésien, c’était blanc.

-         Le génocide a tué plus d’un million de gens dans mon beau Rwanda en 100 jours seulement.

-         Monseigneur Bigirumwami, l’évêque rwandais de Nyundo, ou d’autres, vous ont informé des signes avant-coureurs du génocide dans mon pays. Mais vous ne pouviez écouter un Rwandais. Vous avez écouté Monseigneur Perraudin, l’Occidental. Le Suisse qui a aidé à créer le MDR PARMEHUTU

-         La Belgique nous a créés à son image de Flamand-Wallons.

-         Vous avez pulvérisé sur leurs têtes et leurs abris de fortune des insecticides avec vos avions, au nom de la protection contre les maladies.

-         La France de Valéry Giscard d’Estaing a implicitement reconnu le pouvoir d’Habyarimana en signant avec lui des accords de coopération.

-         François Mitterrand a élargi cet accord à la cooperation militaire

-         La France collaborait ouvertement avec un régime issu d’un coup d’Etat militaire

-         On a essayé de faire croire que l’attentat contre l’avion de Habyarimana était un élément déclencheur du génocide.  (…) les massacres contre les Tutsi ont commencé en 1959

-         L’église catholique a eu connaissance de tout ceci et n’a pas réagi

-         Nous assistons à l’exfiltration des religieux qui ont fait le génocide

-         Nous avions un seul Dieu avant la colonisation chrétienne: Lorsque je vois les sectes et les religions qui sont installées dans mon pays, je me demande pourquoi personne n’a remis sur pied notre religion ancestrale qui avait énormément de valeurs et qui a été détruite par des religions étrangères et surtout l’église catholique.

-         J’accuse l’ONU d’avoir fermé les yeux exprès devant la planification de l’extermination des Tutsi du Rwanda depuis 1959.

-         Les fax se sont perdus sur un bureau comme le fax du Général Romeo Dallaire peu avant le génocide sur le bureau de Kofi Annan?

-         Il ne fallait pas dire que les FAR et les militaires français perdaient la guerre face au Front patriotique

-         Même des militaires de la “Paix” ont commis des viols au Congo.

-         L’ONU envoie les Africains écraser d’autres Africains pour les intérêts de l’Occident

-         Rien n’est intéressant au Congo en dehors de son sous-sol.

-         Le Congo stable n’est pas souhaitable pour ceux qui l’exploitent. Même si l’instabilité s’arrêtait, ils la recréeraient.

-         L’Ouganda qui attaquait le Rwanda donc, du monde anglo-saxon qui attaquait le monde francophone

-         Pour que la France vienne exfiltrer ses amis génocidaires vers le Zaïre sous couvert d’une “opération humanitaire”

-         Tribunal d’Arusha: C’est pour le moins un terrifiant paradoxe que de venir juger des actes que vous avez laissé faire, depuis 1953, pourquoi avoir attendu 35 ans que le crime soit achevé pour en juger les coupables?

-         Vous avez attendu exprès, peut-être pour que le personnel du haut Commissariat aux réfugiés ne manque pas de travail! Pourquoi pas? C’est aussi bon pour combattre la chômage en Occident, non?  (sic)

-         Vous avez créé un tribunal pour augmenter les fonctionnaires de l’ONU?

-         L’armée patriotique rwandaise, l’armée que vous appelez rebelle et que moi j’appelle l’armée de libération qui a mis fin au génocide. (cf. ce qui se passe actuellement en Syrie) Le génocide continuait aussi dans la zone occupée par les militaires français de l’Opération Turquoise

-         Les missionnaires? Ils m’ont demandé de ne pas dramatiser la situation. “Non mon père, la situation est sereine, j’ai perdu mon mari, mes trois enfants, mon frère et mes sœurs. A part ça tout va très bien je suis sereine.”

-         Les Nations Unies viennent pour juger. Pas pour juger Jean-Luc Dehaene, le premier ministre belge qui a exigé le retrait des Casques Bleus. Pas pour juger François Mitterrand, Jean-Christophe Mitterrand, le juge Bruguière, Dominique de Villepin… Edouard Baladur… Alain Juppé… Hubert Védrine (1/2 page de noms) les cerveaux de l’Opération Turquoise qui a permis aux génocidaires d’échapper à la justice. (…) Non, ils sont venus pour juger quelques uns des cerveaux rwandais du génocide, ceux que la France ne pouvait plus protéger.

-         Combien de femmes violées dans mon pays par des militaires français? Mais leurs violeurs ne seront jamais jugés, bien sûr. Ce sont des Blancs. Ce sont des Français.

-         Tous ceux qui ont été jugés coupables sont déjà en liberté. Certains travaillent en Belgique.

-         La justice occidentale est “punitive, privatrice de liberté” tandis que la justice rwandaise traditionnelle est “réparatrice” (…) constituée essentiellement de procédures d’aveux, de reconnaissance de responsabilité, de demande de pardon et de réparation dans la mesure du possible.

-         Eradiquer la culture d’impunité constituait un préalable à la cohésion sociale et au développement du pays (…) punir les coupables mais aussi de les réhabiliter (…) rétablir les victimes dans leurs droits

-         Je juge ceux qui déstabilisent notre région pour mieux la piller

  Suivent encore 180 pages avec de nombreux exemples et cas concrets mais aussi de considérations du genre “J’aime lire des livres sur l’Afrique, écrits par des auteurs qui n’y ont jamais mis les pieds”…

La lecture de ce livre est intéressante, surtout, pour pouvoir mesurer la différence entre la perception d’une Africaine  et la nôtre. Qu'est-ce que "eux" pensent de "nous" ?

Exemple :  « Ces enfants que l’on envoie au Etats-unis (sic), au Danemark ou ailleurs, reviendront demander justice. »

De quels enfants s’agit.il ? migrants ? sans papiers ? demandeurs d’asile ? orphelins adoptés ? Qui les envoie ? Ce n’est certainement pas l’Europe qui les invite… Le texte est parfois difficile à comprendre car nous ne connaissons pas les abréviations, les noms des personnes, la géographie ni l’histoire de l’Afrique. D’ailleurs, qui connaît l’histoire du génocide des Tutsi ? Qui s’y intéresse ?

Bien sûr il y a « les intérêts » mais on peut aussi s’interroger sur  l’opportunité de la présence européenne et des  interventions “humanitaires” de l’Occident dans le Tiers Monde.

Quand Yolande nous dit :  « L’Occident critique tout ce qui n’est pas fait selon son modèle. Je le sais. Mais, laissez-nous vivre enfin à notre façon. » ne faudrait-il pas la prendre au mot ? Le Tiers Monde est peuplé d’adultes qui ont droit à l’autodétermination et à vivre à leur façon, mais surtout, dont l'Occident ne comprend pas grand chose. 

Négresse Yolande Mukagassana

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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