Vaincre la tentation de l'islamisme radical : le parcours de Karim Mokhtari

Publié le 18 Octobre 2012

« Le transfert des salafistes dans une autre prison m’a sauvé »

En apparence, Karim Mokhtari a tout du citoyen modèle. Un poste de coordinateur national pour l’association Unicités (qui encadre des jeunes en service civique), deux petites filles de 5 et 10 ans — Raniah et Rabiha — dont il parle avec tendresse, une ponctualité quasi germanique… Rien ne laisse imaginer l’histoire tumultueuse de ce trentenaire aux épaules carrées, qui vous regarde droit dans les yeux. Pourtant, des foyers de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) au grand banditisme, de la tentation islamiste à une réinsertion gagnée à la force du poignet, ce musulman modéré de 34 ans, qui dit encore « chercher sa voie », a vécu plusieurs vies.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Né d’un père algérien et d’une mère française, Karim vit ses jeunes années dans l’Oise. « Je n’ai connu mon père qu’à 18 ans », dit Karim, évoquant une enfance « cassée ». Un beau-père violent et alcoolique sera son instructeur en délinquance. Cambrioleur à ses heures, celui-ci lui apprend comment dévaliser les grands-mères la nuit. Mais Karim est une forte tête, ce qui le sauvera par la suite… Pour ses 18 ans, devenu malgré lui soutien de famille, il ne trouve rien de mieux que d’organiser le braquage d’un trafiquant de drogue. L’opération tourne mal. En 1999, après trois ans d’instruction, la cour d’assises de Beauvais le condamne à dix ans de réclusion criminelle.

C’est en 1996, donc, tout juste majeur, que Karim découvrait la maison d’arrêt d’Amiens. Son premier jour d’incarcération est un choc. « Les crachats sur les murs, la fouille au corps, le mitard (NDLR : cellule d’isolement) et l’odeur des chiottes… En prison, tu te déshabilles de l’extérieur et de l’intérieur », relate Karim, dont l’obsession devient alors de « survivre dans cet univers de fous ». En cours de promenade, il observe les toxicos, les bagarres et se greffe aux « sportifs », tout en regardant, fasciné, la petite assemblée de détenus musulmans qui prient sur les serviettes de bain distribuées par la pénitentiaire. « C’est la plus belle chose que j’aie vue en cour de promenade, se souvient Karim. Ils avaient l’air calme. Moi, je luttais contre le dragon en moi. Eux, c’était comme s’ils avaient trouvé une paix derrière les murs. »

Très vite, le leader du groupe, un Algérien portant une barbe nourrie et un calot blanc sur la tête, vient l’aborder. « Salam Aleïkum. Comment vas-tu, khouya (mon frère en arabe)? », lui demande cet homme qui dit s’appeler Mohamed. La quarantaine, ce prosélyte salafiste a été arrêté lors des grandes arrestations d’islamistes — certains bien réels, d’autres supposés — qui ont suivi les attentats de 1995 ayant fait huit morts en France. « Sais-tu parler l’arabe? Es-tu musulman? », lui demande Mohamed. « J’espère le devenir », répond Karim, bouleversé par cette question qui ébranle sa fragile identité. « Ce n’est pas grave. Tu peux t’améliorer », le rassure Mohamed, lui faisant miroiter qu’un « frère converti » lui apprendra la langue du Coran… et celle de son père.

Le soir même, alors que les surveillants apportent la « gamelle », Karim reçoit un colis de Mohamed. À l’intérieur : du thon, des pâtes, des timbres et des enveloppes. Tout ce dont le jeune homme a besoin. Au-delà de cette aide matérielle, les « frères » lui offrent une sorte de famille bienveillante. Sa nouvelle foi apaise ses angoisses : la peur du châtiment de Dieu, la perte du paradis… Karim croit désormais en la possibilité de se racheter. Après quelques semaines, il observe les cinq prières musulmanes, qui rythment le quotidien monotone de la détention. Chaque jour, Mohamed lui parle. L’endoctrinement est subtil, mélange de paroles pieuses — « Il faut chasser shita (le diable en arabe) de ton cœur. Dieu est amour et veille sur toi… » — et de diatribes anti-françaises. Le colonialisme, les ratonnades, la guerre d’Algérie, tout y passe. Jusqu’au jour où il évoque les camps d’entraînement, au Pakistan et en Afghanistan, dans lesquels Karim devrait se préparer pour « tuer les mécréants partout où ils se trouvent ».Karim n’aura même pas le temps d’avertir les surveillants, qu’il considère d’ailleurs en ennemis. En l’espace de quelques mois, la maison d’arrêt d’Amiens est devenue le théâtre de prières collectives qui rassemblent plus d’une trentaine de détenus. « L’administration pénitentiaire a paniqué. En 10 jours, chacun a été transféré dans un autre établissement. Heureusement, car, sinon, je ne sais pas combien de temps j’aurais pu résister au discours des salafistes », se félicite aujourd’hui Karim.

La veille de son transfert, Mohamed a le temps de lui transmettre un dernier message : « Garde le contact avec Untel. Quand tu sortiras, appelle-le et tu participeras au jihad (la guerre sainte contre les infidèles). » Un conseil que Karim n’a jamais suivi, trop soucieux de rester maître de sa vie. « Quand on est derrière les barreaux, on a la haine. On se sent rejeté par la société, alors si quelqu’un te dit que c’est toi la victime, cela peut séduire. Mais je ne suis pas facilement influençable », conclut Karim, qui aimerait voir la prison « s’humaniser ».

Depuis sa sortie, le 29 septembre 2002, le jeune homme n’a jamais mis les pieds dans une mosquée. Qu’est-ce qui le maintient aujourd’hui à l’écart des dérives islamistes et de la délinquance ? « La paternité », dit-il. En 2012, Karim a récupéré tous ses doits civiques, et a pu voter, pour la première fois de sa vie, à l’occasion de la dernière élection présidentielle.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Islamisation française

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