Yves Daccord: «Dans les conflits, nous avons pris le risque de la proximité»

Publié le 27 Novembre 2011

Vidéos de victimes découpées en morceaux: au Mexique, les gangs pratiquent la surenchère

Interview | En 2011, le CICR a été sur tous les fronts. L’organisation basée à Genève a poursuivi sa mission dans un monde en plein changement


Pierre Ruetschi et Alain Jourdan 

 

Les travaux de la Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge s’ouvrent lundi à Genève. Les représentants des Etats parties aux Conventions de Genève vont se doter d’une feuille de route pour les quatre prochaines années, en particulier pour le renforcement du droit humanitaire international et la protection des services de santé. Plus de 2000 délégués sont attendus. L’occasion de faire le point avec Yves Daccord, directeur général du CICR, sur la nouvelle donne humanitaire.

Qu’est-ce qui a changé en 2011 par rapport aux années précédentes?

 Parmi d’autres facteurs, la technologie a changé beaucoup de choses. En Syrie, comme dans beaucoup d’autres pays, les autorités n’arrivent plus à contrôler l’image qu’elles veulent donner à l’extérieur. Désormais, c’est la réalité des images volées dans l’instant qui s’impose. Ce qui s’est passé au Rwanda en 1994 ne pourrait pas se reproduire aujourd’hui. Le choc des images serait tellement violent que, trois ou quatre jours plus tard, le Conseil de sécurité serait obligé d’intervenir. L’exemple de Benghazi est intéressant. Je pense que certains pays ont laissé passer une résolution parce qu’ils ont senti la pression. Ils se sont dit qu’ils ne pouvaient pas se payer le risque d’un deuxième Sarajevo. 

Comment avez-vous réagi à la diffusion des vidéos montrant quasi en direct la mort de Muammar Kadhafi?

 Ce qui me choque, c’est l’utilisation de cette vidéo pour des raisons de propagande. On constate une véritable surenchère. Je pense notamment au Mexique, où des vidéos montrent des gens se faire couper en morceaux, décapiter ou couper les mains. Les gangs se servent de ces images pour mettre la pression sur l’autre. Ce qui nous préoccupe au CICR, c’est l’influence que cela peut avoir sur les comportements. On utilise ces nouvelles technologies pour humilier et déshumaniser l’autre. 

L’emploi des nouvelles technologies change-elle donc la donne dans les conflits?

 Oui. Et elle pose d’innombrables nouvelles questions. Globalement, il est clair que le téléphone mobile, associé à Internet, donne plus de pouvoir à l’individu. En Egypte, en Tunisie ou en Syrie, ce ne sont pas des groupes organisés qui ont commencé la révolution. 

Des révolutions réellement populaires?

Les gens n’ont plus rien à perdre. C’est ce qui est le plus frappant. Et c’est aussi cela qui inquiète les gouvernants. Pas seulement en Libye et en Syrie d’ailleurs. 

Est-ce que les médias sociaux ont changé votre façon de travailler?

 Oui. Lorsqu’il est par exemple annoncé publiquement que le CICR va visiter une prison à Damas, on a immédiatement des informations diffusées sur des blogs et indiquant que cette prison n’est pas la plus importante. La pression est immédiate. 

Cela ne remet-il pas en cause votre légendaire discrétion?

 Pour nous, la confidentialité sert à préserver l’intégrité physique des personnes que nous souhaitons protéger. Sur cette question, nous nous montrons impitoyables. 

Vous avez demandé à avoir accès à Seïf al-Islam Kadhafi, qui vient d’être arrêté. Pensez-vous qu’il est en danger?

Nous n’avons pas demandé à visiter uniquement le fils Kadhafi. En Libye comme ailleurs, le CICR demande l’accès à tous les détenus. C’est une façon de les protéger. Nous étions conscients que pour Kadhafi et son entourage les risques étaient plus importants.

Un délégué du CICR a donc pu voir mardi le fils de Muammar Kadhafi. Est-il bien traité?

Je ne veux pas entrer dans les détails. Je peux seulement vous dire qu’il était en bonne santé. Vous savez que le reste est protégé par la confidentialité.

Depuis février, comment avez-vous opéré en Libye?

Dans notre histoire récente, la Libye est l’un des premier pays où l’on intervient alors que nous n’étions pas présents dans le pays jusque-là. Nous avons déployé une équipe à Benghazi et nous nous sommes organisés afin d’entrer en contact avec les forces loyales à Kadhafi. Le CICR est la seule organisation à faire cela. Nous sommes en lien avec l’ensemble des parties en conflit et nous discutons avec eux. Nous avons 170 personnes sur place.

Ces révolutions vous ont-elles obligées à travailler différemment?

En Libye, il y avait des systèmes où la gestion des pouvoirs, et donc des contacts, était relativement claire. C’était compliqué parce qu’il y en avait beaucoup. Un peu partout dans le monde, on constate une fragmentation et donc une multiplication des acteurs. Tel est par exemple le cas en République démocratique du Congo ou en Somalie. Comment organise-t-on les prises de contacts, avec qui? C’est le point qui a le plus changé dans le monde hu manitaire. Et c’est le point qui a rendu nos opérations plus compliquées.

Dans ce genre de période, y a-t-il encore de la place pour la neutralité et l’impartialité?

L’impartialité pour moi, tient vraiment au fait que notre organisation base sa réponse sur les besoins des gens. Cela paraît élémentaire, mais c’est très utile dans un environnement où des gouvernements et des militaires font aussi de l’humanitaire. Notre neutralité nous permet d’être un acteur essentiel. Nous sommes convaincus qu’il y a la place pour une approche neutre et radicalement impartiale. Si nous y parvenons, c’est parce que nous avons pris le risque de la proximité. Il semble évident de prendre ce risque, mais à part MSF (Médecins sans frontières), la plupart des grandes organisations humanitaires, les Nations Unies ainsi que les grandes organisations internationales passent par des partenaires locaux. Nous assistons à un «outsourcing» des risques. La valeur ajoutée du CICR est d’être sur place.

Est-ce que les risques sont devenus plus importants pour le CICR?

La surface d’exposition des humanitaires est aujourd’hui devenue plus grande. Le nombre de groupes armés a augmenté. On constate également qu’il y a des enjeux liés à la perception des forces engagées dans un conflit. Ainsi, les conflits auxquels nous avons été confrontés en Irak et en Afghanistan ont été ressentis par certains comme des guerres opposants un monde à un autre. La situation fut très compliquée pour nombre d’humanitaires.

Dans le cadre de votre objectif de neutralité absolue, avez-vous noué des contacts avec Al-Qaida?

Nous avons eu des contacts avec l’ensemble des groupes qui comptent, y compris Al-Qaida. Maintenant, la qualité des contacts varie énormément. Il est plus aisé de parler avec des groupes armés et des gouvernements qui contrôlent des territoires ou des populations. La relation avec les talibans est certes complexe, mais elle n’a jamais cessé. Nous n’avons pas découvert les talibans en 2010.

Votre connaissance des réseaux peut intéresser les Etats, subissez-vous des pressions?

Le CICR ne subit pas de pressions. Je pense que les Etats et les groupes armés sont aussi bien informés que nous. Par contre, ce qu’ils veulent vérifier, c’est notre neutralité et notre impartialité. Imaginez que vous soyez le général américain en charge de l’Afghanistan et que l’un de vos hommes a été capturé. C’est compliqué à gérer. Admettons que les talibans entrent en matière et autorisent une visite des prisonniers, la seule organisation qui va pouvoir faire le lien sera le CICR.

Comment voyez-vous évoluer la situation en Syrie et en Egypte?

Nous aimerions faire encore mieux en Syrie, notamment en matière de visites de prisons. Mais il faut négocier avec les autorités, et cela devient chaque jour plus compliqué. Les enjeux en Syrie et l’impact de la situation sur l’ensemble de la région sont encore plus complexes que pour l’Egypte.

Le «printemps arabe» risque-t-il de se propager plus loin?

On est au début d’une période. On n’a pas vu émerger la Tunisie et l’Egypte. C’est difficile de prédire aujourd’hui avec certitude ce qui va se passer. Vous avez les prix des produits de première nécessité qui ont beaucoup augmenté depuis 2008. Et l’impact sur la population est extrêmement important.

On vous sent fâché avec le terme «printemps arabe»…

Ce n’est pas le côté «printemps» qui me gêne le plus, c’est le côté «arabe». J’ai l’impression que cela nous rassure. Je pense que l’impact de ces révolutions ira au-delà des pays arabes. Prenons par exemple l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan en Asie centrale, deux pays avec des paramètres étrangement similaires. Il y a aussi le Mali et le Niger, où la situation est tendue. Et le conflit israélo- palestinien sera également touché. Même l’Europe n’est pas l’abri de toute violence. Sur le plan social, il y a un très fort ressentiment à l’égard de l’élite économique. La pression sur les flux migratoires va encore augmenter. Je n’exclus pas que des situations puissent dégénérer.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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