10/ Histoire des persécutions musulmanes sur les Juifs et les Chrétiens

 Léon Poliakov : L’âge de la foi, éd. Calmann-Lévy, 1981 (extrait)

 

L’ islam

(p.47-48) /Arabie, début du 7e siècle/Ce désert était peuplé de tribus bédouines, pratiquant /aussi/ la circoncision. Elles adoraient des idoles de pierre, dont la pierre noire de la Kaaba, à La Mecque, était la plus connue.

 

(p.49) D'après la tradition musulmane, l'apostolat de Maho­met s'exerça d'abord pendant dix années, de 612 à 622, à La Mecque ; le prophète n'y eut que peu de succès, ne recruta que quelques dizaines de fidèles et fut en butte aux risées et même aux persécutions des Mecquois. Il se décida alors à se transporter avec ses adhérents à Médine (Yathrib), ville située quelques centaines de kilo­mètres plus au nord, et peuplée en grande partie de tribus juives ou judaïsantes. Là, son succès s'affirma, et ses partisans crurent rapidement en nombre, sur un sol déjà labouré par l'enseignement monothéiste. (Bien que ces questions soient fort obscures, une comparaison avec les premiers succès de la prédication chrétienne, obtenus parmi les metuentes, les « prosélytes de la porte », serait peut-être de mise ici.)

Mais les Juifs de stricte obédience, les docteurs locaux de la Loi dont, les appels ardents du Coran en témoi­gnent, la caution et l'approbation morale lui apparais­saient tellement essentielles, se montrèrent sceptiques et dédaigneux. Des démêlés et des escarmouches s'ensuivirent ; suffisamment puissant déjà pour faire usage de la manière forte, le Prophète déçu expulsa une partie des Juifs, et massacra avec la bénédiction d'Allah le reste. Ainsi s'expliquent les contrastes du Coran, lorsqu'il traite des Juifs, les glorifiant dans certains passages (ce sont alors les « Fils d'Israël »), les vouant aux gémonies en d'autres plus tardifs (ce sont alors les yahud) ; ainsi s'expliquerait aussi la substitution de Jérusalem par La Mecque comme lieu d'orientation de la prière (kibla), (p.50) et le remplacement du jeûne de Yom Kippour par le Ramadan.

 

(p.50) Maître de Médine et de sa région, le Prophète s'em­ploya ensuite à amener à composition La Mecque, sa ville natale, et à devenir le chef théocratique de l'Arabie (du reste, maints accents du Coran permettent de con­clure qu'il n'était guère conscient d'une mission de caractère universaliste, et que c'est la collectivité arabe seule qu'il entendait faire bénéficier de son message). Dans cette entreprise, qui s'étendit de 622 jusqu'à sa mort en 632, il fit preuve  d'étonnantes capacités de meneur d'hommes et de stratège, frappant les Mecquois sur leurs lignes de communication avec l'extérieur, et les réduisant à sa merci en 630. Au cours de ces campagnes, il eut cette fois affaire à des tribus arabes chrétiennes et réussit à les soumettre ; ici encore, il se heurta à leur incompréhension, sinon à leurs railleries et, dans cette question également, le Coran reflète sa déception, et manifeste un changement graduel de ton.

Les dernières années de la vie du Prophète paraissent avoir été calmes et sereines. Khadija était morte depuis longtemps ; il contracta, pour des raisons politiques, plu­sieurs autres mariages. Il régissait paternellement sa communauté, simple, humain et de bon conseil, accessible au dernier de ses fidèles. Il préparait une expédition contre la Syrie lorsqu'il mourut subitement en 632.

Tels sont les éléments certains de la biographie du Prophète qu'il est possible de retirer de la lecture du Coran, ce livre tellement déroutant pour l'entendement occidental. Sa lecture est assurément rebutante pour nous, et le jugement qu'a jadis porté Carlyle : « Un fouillis confus, rude et indigeste. Seul le sens du devoir peut pousser un Européen à venir à bout du Coran », reste toujours vrai pour nous. Mais aussi vraie est la deuxième partie de la proposition : « Ce livre a des mérites tout autres que littéraires. Si un livre vient du plus profond du cœur, il atteindra d'autres cœurs ; l'art et le savoir-faire ne comptent guère. » Livre d'authen­tique inspiration religieuse, le Coran rappelle l'Ancien Testament par son aspect de guide universel, s'étendant à tous les domaines de l'existence. Il est vrai que sa composition est beaucoup plus confuse et ses répéti­tions proprement interminables. (Mais ainsi que faisaient observer ses commentateurs « Dieu ne se lasse jamais de se répéter».) Et tout comme l'Ancien Testament a (p.51) été complété par la tradition, d'abord orale, de la Michna et du Talmud, le Coran l'a été par la tradition islamique du hadith, laquelle n'a été fixée par écrit que sur le tard (IXe siècle).

Si le génie de Mahomet fut de fondre et de transposer, afin de les rendre accessibles aux Arabes, les enseigne­ments des deux religions rivales (Jésus, auquel il accorde une place éminente, est pour lui le dernier en date des grands prophètes), il témoigne souvent, nous l'avons dit, de l'ignorance de leur teneur exacte. Ainsi il croit que les Juifs, partageant à leur manière l'erreur chrétienne, tiennent Ezra pour le fils de Dieu ; la Trinité chrétienne se compose pour lui de Dieu, le père, du Christ et de Marie (les Chrétiens sont pour lui des polythéistes), et il confond du reste Marie avec Myriam, la sœur d'Aaron (sourate XIX, 29) ; plus même, il confond parfois ensei­gnement juif et enseignement chrétien, et exhorte les Juifs de Médine à le suivre au nom des Evangiles. Igno­rance qui peut-être fit sa force ; peut-être le vieux Renan avait-il raison en écrivant : « Trop bien savoir est un obstacle pour créer... Si Mahomet avait étudié de près le judaïsme et le christianisme, il n'en eût pas tiré de religion nouvelle ; il se fût fait juif ou chrétien et eût été dans l'impossibilité de fondre ces deux religions d'une manière appropriée aux besoins de l'Arabie... »

Cherche-t-on par ailleurs à déterminer la part du judaïsme et celle du christianisme dans l'enseignement de Mahomet, on se convainc facilement de l'influence pré­pondérante du premier. Du point de vue transcendantal, le monothéisme rigide de l'Ancien Testament est main­tenu et, si possible, affirmé avec plus d'énergie encore. « II n'est de divinité qu'une Divinité unique. » « Impies sont ceux qui ont dit : « Allah est le troisième d'une « Trinité. » « Comment aurait-Il des enfants alors qu'il « n'a point de compagne, qu'il a créé toute chose et « qu'il est omniscient ? » Sans relâche, le Coran martèle ce thème. Du point de vue des rites, la loi de Moïse, depuis longtemps tombée en désuétude chez les Chré­tiens, tout en étant allégée par Mahomet, reste en vigueur dans la plupart des domaines, qu'il s'agisse de prescrip­tions alimentaires et de l'interdiction de la viande de porc, des ablutions et purifications et de la réglemen­tation de la vie sexuelle (considérée, tout comme par l'Ancien Testament, bonne et nécessaire), ou du rythme des prières quotidiennes et des jeûnes. Aux Chrétiens, (p.52) il n'emprunte que le culte de Jésus et la foi en sa concep­tion virginale. Mais il nie résolument le fait de la Cruci­fixion 1.   D'ailleurs,   pourquoi   Jésus   se   serait-il   laissé immoler ? En effet, la notion de péché originel, à peine j esquissée dans l'Ancien Testament, et sur laquelle les Evangiles mettent si fortement l'accent, est pratiquement ignorée par le Coran. On voit donc que l'Islam a bien plus d'affinités avec le judaïsme qu'avec le christianisme. Il est vrai que sur maints points on perçoit l'influence de très antiques traditions communes  aux Arabes et aux Juifs, ainsi que cela était le cas pour la circoncision (que le Coran ne mentionne explicitement nulle part !), Mais l'Islam se rapproche du  christianisme sur un autre point. En analogie avec un classique procédé des Pères de l'Eglise, qui cherchèrent et trouvèrent chez les prophètes bibliques l'annonce de la  venue du Christ, Mahomet attribue à ces mêmes prophètes, mais surtout à Abraham et à Jésus, l'annonce de sa venue à lui. (Les théologiens musulmans perfectionneront la méthode, se référant parfois aux mêmes textes que les Chrétiens, qu'ils sauront lire d'une manière nouvelle2.) Et si les « détenteurs des Ecritures » (Chrétiens comme Juifs) ne trouvent dans ces textes rien de tel, c'est qu'ils sont, les uns comme les autres, des témoins infidèles, déten­teurs d'une demi-vérité ; car, ils en ont « oublié une par­tie », ou, ce qui pire est, « ils veulent éteindre la lumière d'Allah avec le souffle de leurs bouches ». Ils sont donc des faussaires, « dissimulant une grande partie de l'Ecri­ture ». A ce point de vue, nulle différence entre Juifs et Chrétiens, même si à plusieurs reprises Mahomet souligne sa préférence pour les derniers ;  ils sont placés sur le même pied, et Allah, qui jusque-là a soutenu les Chré­tiens contre les Juifs, les châtiera maintenant de la même manière pour leur infidélité.

 

1 La Crucifixion est une fable juive, et les Juifs sont précisément blâmés « pour avoir dit » : « Nous avons tué le Messie, Jésus fils de Marie, « l'Apôtre d'Allah ! », alors qu'ils ne l'ont ni tué ni crucifié, mais que son sosie a été substitué à leurs yeux » (sourate IV, 156). Cette interprétation dénote l'influence du Nestorianisme, avec son enseignement sur les deux natures de Jésus-Christ, sinon celle d'autres anciennes hérésies orientales (Docètes, Corinthiens, Saturniens, etc.) comportant diverses variations sur le même sujet.

2 Ainsi Habakuk, III, 3-7 ; Daniel, II, 37-45 ; Isaïe, V, 26-30 et passim, et même Cantique des Cantiques, V, 10-16. Les Evangiles sont mis à contribution de la même manière.

 

(p.54) Et le « tuez les Infidèles quelque part que vous les trouviez ; prenez-les, assiégez-les » : en un mot, la Guerre sainte, le jihad ? demandera-t-on. Certes, cela aussi se trouve dans le Coran, mais ces imprécations et ces vio­lences sont expressément réservées aux polythéistes, aux idolâtres arabes qui ne veulent pas accepter l'ordre théocratique institué par le Prophète pour son peuple (ce n'est qu'à partir des croisades que la notion de Guerre sainte fut étendue à la lutte contre les Chrétiens). Pour ces trublions, dont l'opposition compromet son œuvre, Mahomet est sans merci : pour le reste, l'Islam est par excellence une religion de tolérance. Rien de plus faux que de le voir, conformément aux poncifs traditionnels, brisant toute résistance par le fer et par le feu. Plus généralement, c'est une religion à la mesure de l'homme, sachant tenir compte de ses limites et de ses faiblesses. « Cette religion est facilité », dit la tradition musulmane ; « Allah veut pour vous de l'aise et ne veut point de gêne », dit encore le Coran. Religion qui n'exige ni le sublime ni l'impossible, moins ardente que le christianisme à élever l'humanité vers des hauteurs inacces­sibles, moins portée aussi à la plonger dans des bains de sang.

 

(p.56) Et c'est ce qui explique que l'Islam à ses débuts a été considéré par les Chrétiens — et aussi par les païens — simplement comme une nouvelle secte chrétienne. Une telle conception persista en Europe à travers tout le Moyen Age : on en retrouve les échos dans La Divine Comédie de Dante, où Mahomet est traité de « seminator di scandalo e di scisma », ainsi que dans diverses légendes où il est présenté comme un cardinal hérésiarque, déçu de ne pas avoir été élu pape. On comprend mieux, dans ces conditions, l'accueil enthousiaste que les monophysites de Syrie, persécutés par Byzance, et les nestoriens de Mésopotamie, opprimés en Perse, réservèrent aux conqué­rants, qui étaient aussi leurs frères ou leurs cousins de race.

 

(p.59)  Est-ce de l’époque des Omayades que date le statut des ‘dhimmis’, des protégés chrétiens et juifs, tel que les (p.60) légistes musulmans le codifieront définitivement un ou  deux siècles plus tard ? Ces légistes aimaient à se référer à des répondants antiques et vénérables, et attribuaient le statut en question au Calife Omar, deuxième succes­seur de Mahomet ; en réalité, il lui est certainement bien postérieur ;  quoi qu'il en soit, voici les termes et les conditions,  au nombre  de  douze,  du célèbre   « pacte d'Omar » :

Six conditions sont essentielles :

Les dhimmis ne se serviront point du Coran par raille­rie, ni n'en fausseront le texte,

Ils ne parleront pas du Prophète en termes mensongers ou méprisants,

Ni du culte de l'Islam avec irrévérence ou dérision,

Ils ne toucheront pas une femme musulmane, ni ne chercheront à l'épouser,

Ils ne tâcheront point de détourner un Musulman de la foi, ni ne tenteront rien contre ses biens ou sa vie,

Ils ne secourront point l'ennemi, ni n'hébergeront d'espions.

La transgression d'une seule de ces six conditions anéan­tit le traité et enlève aux dhimmis la protection des Musulmans.

Six autres conditions sont seulement souhaitables ; leur violation est punissable d'amendes ou d'autres pénalités, mais n'anéantit pas le traité de protection :

Les dhimmis porteront le ghiyar, un signe distinctif, ordinairement de couleur jaune pour les Juifs, de couleur bleue pour les Chrétiens,

Ils ne bâtiront point de maisons plus hautes que celles des Musulmans,

Ils ne feront pas entendre leurs cloches et ne liront point à haute voix leurs livres, ni ce qu'ils racontent d'Ezra et du Messie Jésus,

Ils ne boiront pas de vin en public, ni ne montreront leurs croix et leurs pourceaux,

Ils enseveliront leurs morts en silence, et ne feront point entendre leurs lamentations ou leurs cris de deuil,

Ils ne se serviront point de chevaux, ni de race noble ni de race commune ; ils peuvent toutefois monter des mulets ou des ânes.

A ces douze conditions, si révélatrices du mélange de mépris et de bienveillance qui caractérisait l'attitude des Musulmans envers les Infidèles, il faut en ajouter une trei­zième, absolument fondamentale : les dhimmis paieront (p.61) tribut, sous deux formes différentes : le kharadj, impôt foncier, déjà mentionné, et la djizyia ou djaliya, capitation à acquitter par les hommes adultes, « portant la barbe ». De celle-là aussi, le célèbre légiste Mawerdi écrivait «qu'elle est demandée avec mépris, parce qu'il s'agit d'une rémunération due par les dhimmis en raison de leur infidélité, mais qu'elle est aussi demandée avec dou­ceur, parce qu'il s'agit d'une rémunération provenant du quartier que nous leur avons fait ».

De la sorte, une symbiose organique s'institue entre conquérants et conquis, qui, sauf exceptions passagères, a permis, tout le long du Moyen Age, l'existence de Chré­tientés et de Juiveries paisibles et prospères dans toutes les régions de l'Imperium islamique.

 

(p.63) Cette coexistence pacifique de religions rivales contribuait au respect de l'opinion d'autrui, et conduisait parfois aussi jusqu'au franc scepticisme. En particulier, les premières tentatives de critique biblique sont bien antérieures au « Siècle des Lumières » puis­qu'on les retrouve sous la plume de certains polémistes de l'Islam. Ainsi, au xie siècle, l'érudit poète Ibn Hazm mettait en doute l'âge des patriarches (Si Mathusalem avait vécu aussi longtemps que l'assure la Genèse, il aurait dû mourir dans l'arche de Noé, faisait-il observer), relevait maintes autres contradictions de l'Ancien Testa­ment et, tout comme plus tard un Voltaire, dressait le catalogue de ses obscénités.

Attaquer le Coran lui-même d'une manière aussi ouverte aurait équivalu à blasphémer le Prophète ; si les penseurs arabes ne l'ont pas osé, ou s'il ne reste plus trace de tels écrits, il a existé des auteurs, et non des moindres, qui se sont complu à composer des imitations du Coran, dont le caractère iconoclaste faisait les délices des initiés. C'est ce qu'a fait Mutanabbi, souvent consi­déré comme le plus grand des stylistes arabes, ainsi que le poète aveugle Abou'l-Ala, prince des sceptiques de l'Orient. On objectait à ce dernier, paraît-il, que son ouvrage était bien fait, mais qu'il ne produisait pas l'im­pression du vrai Coran. « Laissez-le lire pendant quatre cents ans dans les mosquées, répliqua-t-il, et vous m'en direz des nouvelles. » Ailleurs, Abou'l-Ala attaque toute religion en général en termes très violents : « Réveillez-vous, réveillez-vous, pauvres sots, vos religions ne sont qu'une ruse de vos ancêtres. » On voit que la formule  (p.64) « religion, opium du peuple » possède  des répondants antiques de qualité...

A cette originalité foncière de l'Islam de la grande époque, on peut facilement trouver des explications terre à terre, et invoquer les pressantes raisons qui pous­saient les conquérants arabes à protéger les existences et les cultes des dhimtnis, laborieux agriculteurs ou arti­sans, piliers de la vie économique du califat : état de choses qui a fini par recevoir une « consécration idéolo­gique ». Mais je préfère mettre l'accent sur l'autre aspect de la question, et qui, peut-être, recouvre une vérité plus profonde : à savoir, que les doux préceptes du Christ ont présidé à la naissance de la civilisation la plus combative, la plus intransigeante qu'ait connue l'histoire humaine, tandis que l'enseignement belliqueux de Maho­met a fait naître une société plus ouverte et plus conci­liante. Tant il est vrai, encore une fois, qu'à force de trop exiger des hommes, on les soumet à d'étonnantes tentations, et que qui veut trop faire l'ange fait la bête.

 

(p.66) Comment expliquer alors que le christianisme ait fini par s'éteindre presque complètement, à travers le vaste Imperium islamique ?

 

(p.67) Des flambées de persécutions, déclenchées par des Califes peu tolérants tels que Moutawakkil, « le haïsseur de Chrétiens » (847-861), et surtout, un siècle et demi plus tard, par l'extravagant Calife d'Egypte Hakim (996-1021), entraînaient de leur côté des conversions en masse. Mais les coups définitifs ne furent portés aux Chrétientés orientales qu'à l'époque des Croisades. Avant celles-ci, la dégradation fut très lente, et marquée surtout par une baisse progressive du statut social des Chrétiens. Dès le Xe siècle, les observations de Jahiz sur les métiers respectifs des Chrétiens et des Juifs ne semblent plus valables. Cependant, la prépondérance des Chrétiens dans l'administration durera pendant des siècles. Leurs adver­saires assuraient que certains d'entre eux se posaient même ouvertement en « maîtres du pays » ; et qu'en pillant le trésor public ils prétendaient exercer une espèce de droit de récupération. Les ulémas se plai­gnaient amèrement de cet « envahissement chrétien » ; au XVe siècle encore, l'un d'eux rappelait que « l'exercice par ces Chrétiens de fonctions dans les bureaux officiels est un mal des plus grands, qui a pour conséquence l'exaltation de leur religion, vu que la plupart des Musul­mans ont besoin, pour le règlement de leurs affaires, de fréquenter ces fonctionnaires... (…)

 

(p.68) Voici, par exemple, une apologie de l'Islam, Le Livre de la religion et de l'Empire, rédigée au IXe siècle par l'apostat chrétien Ali Tabari. Un de ses chapitres s'in­titule « La prophétie du Christ sur le Prophète — que Dieu les bénisse et les sauve tous les deux ». « II est évident — écrit Ali Tabari dans ce chapitre — que Dieu a accru sa colère contre les enfants d'Israël, les a mau­dits, les a abandonnés et leur a dit qu'il brûlerait le tronc à partir duquel ils se sont multipliés, qu'il les détruirait ou les chasserait dans le désert. Quel est mon étonne-ment de voir que les Juifs demeurent aveugles à ces choses et maintiennent des prétentions qui les rem­plissent d'illusions et d'erreurs. Car les Chrétiens portent (p.69)

témoignage contre les Juifs, matin et soir, comme quoi Dieu les a complètement détruits, a effacé leurs traces de la surface de la terre et annihilé l'image de leur nation. » Qu'un tel appel au témoignage des Chrétiens contre les Juifs ne dût pas être isolé est confirmé entre autres par Jahiz, qui conclut ainsi son écrit cité plus haut : « Les Chrétiens croient que les Mages, les Sabéens et les Manichéens, qui s'opposent au christianisme, doivent être pardonnés tant qu'ils n'ont pas recours au mensonge, et ne contestent pas la vraie foi, mais lorsqu'ils en viennent à parler des Juifs, ils les stigma­tisent comme des rebelles endurcis, et non seulement comme des gens vivant dans l'erreur et la confusion. » (Cette tradition ne s'est pas tarie, bien au contraire, puisque dans les pays arabes contemporains, la propa­gande anti-israélienne ou antijuive, faisant flèche de tout bois, invoque, aux côtés de certains versets du Coran et des vieux thèmes patristiques, non seulement des libelles pseudo-mystiques tels que les fameux « Proto­coles des Sages de Sion », mais aussi des arguments proprement racistes : les Juifs sont une race métissée, leurs vices sont innés, et Israël est appelé à disparaître « par la loi fondamentale de la lutte pour la vie ». On voit que la propagande mondiale hitlérienne est passée par là.)

 

(p.70) L'une des plus connues d'entre elles, celle de l'anna­liste syriaque Bar Hebraeus, évoque entre autres un massacre qui eut lieu dans l'Irak en 1285. Une bande de Kurdes et d'Arabes, forte de quelques milliers d'hommes, projetait de tuer tous les Chrétiens de la région de Macosil. Ceux-ci alors  « rassemblèrent leurs femmes et leurs enfants, et allèrent chercher refuge dans un castel qui avait appartenu à l'oncle du Prophète, dit Nakib  Al-Alawiyin,  espérant  que  les  brigands  respec­teraient cet édifice, et que leurs vies resteraient sauves. Quant au reste des Chrétiens, qui ne savaient pas où se cacher, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans le castel, ils tremblaient de peur, et pleuraient à chaudes larmes sur leur sort funeste, bien qu'en réalité ce sort frappât d'abord ceux qui s'étaient réfugiés dans le castel ». En effet, continue notre chroniqueur, malgré la sainteté de l'endroit, les bandits le prirent d'assaut et passèrent au fil de l'épée les réfugiés, massacrant ensuite les Chrétiens de la ville, et s'en prenant ensuite aux Juifs, et même aux Musulmans.

Ce récit de Bar Hebraeus, ses plaintes et ses impréca­tions rappellent par maint détail la chronique de Salomon bar Siméon, relatant comment, en 1096, des bandes de croisés massacrèrent les Juifs de Worms, qui avaient cherché abri dans le palais de l'évêque Adalbert (voir plus loin).

Mais, à part quelques épisodes isolés de cette espèce, on ne sait pas grand-chose des souffrances muettes de (p.71) ces chrétientés orientales, impossibles à relater sous forme d'histoire cohérente. Un chroniqueur plus ancien, le « pseudo »-Denys de Tell-Mahré, compilant les récits de ses prédécesseurs, constate :

« Quant aux temps durs et amers que nous-mêmes et nos pères avons vécus, nous n'avons trouvé aucune chronique à leur sujet, ni sur les persécutions et les souffrances qui nous ont frappés pour nos péchés... nous n'avons trouvé personne qui ait décrit ou commémoré cette époque cruelle, cette oppression qui continue à peser de nos jours encore sur notre terre... »

Somme toute, si on dispose de quelques éléments sur l'islamisation progressive des villes, on ignore les condi­tions dans lesquelles s'est poursuivie celle des campa­gnes. Parfois, on ne dispose que d'un point de départ et d'un point d'arrivée. Ainsi, dans l'Afrique du Nord actuelle, où florissaient jadis Tertullien, Cyprien et saint Augustin, où il y avait deux cents évêchés au viie siècle, il n'en restait plus que cinq en 1053 ; on croit que Abdel-mumin y détruisit vers 1160 les derniers vestiges de la chrétienté indigène. En Egypte, la déchristianisation fut plus lente, et ne s'accélère qu'en contre-coup à la poussée des croisés : de grandes persécutions de Chré­tiens, suivies de conversions en masse, y marquent en particulier la période du gouvernement des Mamluks, à partir de 1250. De nos jours, les Coptes monophysites y forment un dixième de la population. Une lente décadence du même genre s'est poursuivie en Syrie, où le nombre de Chrétiens de diverse obédience est actuel­lement du même ordre de grandeur (dans l'Irak, par contre, le christianisme nestorien s'est presque entière­ment effrité au cours du premier siècle de la domination arabe).

 

(p.73) Cependant, Charlemagne déjà, qui s'était fait cou­ronner empereur à Rome, avait fait évangéliser les Saxons non par la parole, mais par le fer et le feu. Lorsque le recours au « bras séculier » s'implante défi­nitivement dans les mœurs ecclésiastiques, lorsque, sur­tout après le triomphe de Canossa, la papauté prêche la croisade, et lance les troupes chrétiennes à l'assaut de la Terre sainte et de l'Orient, alors les progrès de l'évangélisation s'arrêtaient net. Les croisades furent-elles la grande trahison des clercs ? En fait, elles durcirent non seulement les cœurs des Juifs, massacrés par milliers par les bandes de croisés, mais aussi ceux des Musulmans, pieux adorateurs de Jésus, attaqués par les contempteurs acharnés de Mahomet. Par répercussion, elles conduisirent à l'extinction presque complète du christianisme en pays d'Islam ; elles marquent un apogée à partir duquel l'expansion chrétienne a fait place à une contraction. Ce processus, qui lui aussi s'étend sur près d'un millénaire, semble irréversible, surtout depuis qu'aux reculs enregistrés sur les fronts extérieurs s'est ajoutée, depuis plus d'un siècle, la retraite sur le front intérieur, face à ce qu'il est convenu d'appeler la « paganisation » des Européens, intellectuels ou ouvriers. Sur le fond de ce mouvement de longue durée, les revivals religieux, d'une génération à l'autre, ne font l'effet que de retours de flamme. A l'offensive du communisme, qui, en Europe et en Asie, abat, sous nos yeux, des murs entiers de l'édifice chrétien, font pendant les incessants progrès de l'Islam en Afrique. Tout se passe donc bien comme si le reflux du christianisme coïncidait avec la prépondé­rance de la civilisation occidentale, comme si le paradoxe d'un message évangélique appuyé sur la force se révélait à la longue être ce qu'il est : une antinomie insoute­nable.

 

(p.75) (…) nombreux sont les versets du Coran consacrés à la glorification des patriarches et des prophètes, Moïse, Elie, Job ou le roi Salomon.

Par la suite, la théologie de l'Islam fut élaborée sur­tout à Bagdad, c'est-à-dire dans cette Mésopotamie qui, depuis des siècles, était la forteresse de la tradition juive. Des Juifs convertis à l'Islam, tels qu'Abdallah ben Salem et Kaab al-Ahbar, ont contribué à en déterminer la forme et les méthodes : nous avons déjà signalé les analogies de construction entre le Talmud et le hadith. Et le folklore religieux des premiers siècles de l'Islam s'est abondamment alimenté au fonds juif, aux histoires merveilleuses de la Haggada sur les patriarches et les prophètes ; ces légendes, connues sous le titre significatif de « Israyilli'at », ont conservé leur popularité jusqu'à nos jours.

 

(p.85) De tout ce qui précède, il serait erroné de conclure que le sort des Juifs en Islam fut toujours florissant. Dans la partie orientale de l'Empire, il y eut des persé­cutions sporadiques, lesquelles du reste visaient toujours les dhimmis juifs et les dhimmis chrétiens à la fois. La mieux connue, et peut-être la plus cruelle, fut celle du Calife fatimide Hakim, lequel, en 1012, fit détruire en Egypte et en Palestine toutes les églises et toutes les synagogues, et interdit la pratique des religions autres que l'Islam. Il est significatif que les historiens musul­mans n'ont su expliquer cette décision autrement qu'en l'attribuant à la folie qui subitement se serait emparée de ce Calife. Dans la partie occidentale, d'où dès le XIIe siècle le christianisme avait disparu, tandis que le judaïsme prospérait (disparité de sort qui nous rappelle combien le judaïsme était mieux outillé que le christianisme pour vivre sous une domination étrangère), il y eut, au xiie siècle, sous la dynastie des Almoravides d'abord, sous celle des Almohades ensuite, des persécu­tions féroces, auxquelles, nous le verrons plus loin, les Juifs échappaient souvent en se réfugiant pour quelque temps en territoire chrétien (ce fut entre autres le cas pour Juda Halevi et pour la famille de Moïse Maïmonide). Il a été observé, à ce propos, qu'il ne s'agissait pas de dynasties arabes, puisque toutes deux étaient d'ori­gine berbère, et que leur intolérance n'était que l'expres­sion du zèle fervent de nouveaux convertis. L'explication vaut ce qu'elle vaut : des interprétations de ce genre me paraissent plus valables dans le cas de princes apparte­nant à la secte chiite, intolérante de tous temps et par doctrine. On constate, en effet, que nombre d'entre les persécutions connues ont été le fait de chiites : ainsi, celles du Yemen et celles qui furent endémiques en Perse dans un passé récent encore, ainsi que nous le verrons plus loin. Mais, surtout, ce que nous connaissons est sans doute bien plus maigre que ce que nous ignorons. Carac­téristique à cet égard est la phrase laconique qui suit du chroniqueur juif espagnol Ibn Verga : « Dans la grande ville de Fez, une grande persécution eut lieu ; mais comme je n'ai trouvé là-dessus rien de précis, je ne l'ai pas décrite plus amplement. »

II semble bien que les Juifs furent englobés dans les persécutions antichrétiennes d'Egypte mentionnées plus haut (d'après une chronique musulmane datant de cette époque, ils auraient même supplié le sultan : « Au (p.86) nom de Dieu, ne nous brûlez pas en compagnie de ces chiens de Chrétiens, nos ennemis tout comme les vôtres ; brûlez-nous à part, loin d’eux. »

 

(p.89) Voici encore le Al Mostatraf, vaste encyclopédie popu­laire, sorte de fourre-tout, correspondant, à la fois, aux « Mémentos pratiques », « Règles de savoir-vivre » et almanachs de nos parents. En divers endroits, il y est question des Infidèles et de leurs ruses, mais sans méchanceté excessive. Ainsi, on nous apprend que, pour jouer un tour aux Musulmans, un « roi de Roum » chré­tien décida d'abattre le célèbre phare d'Alexandrie, haut de mille coudées. Il s'y prit de la manière suivante : il envoya en Egypte des prêtres, qui prétendaient vouloir embrasser l'Islam : ceux-ci, de nuit, enfouissaient à proxi­mité du phare des trésors, qu'ils déterraient de jour ; tout le peuple d'Alexandrie courut creuser la terre tout autour, de sorte que le phare finit par s'écrouler. Ailleurs, il est question d'un Juif qui, pour perdre un vizir, contre­nt son écriture, et feignit d'entretenir avec les princes infidèles une correspondance préjudiciable aux intérêts de l'Islam ; démasqué, il fut décapité.

Le chapitre « De la fidélité à la foi jurée » donne en exemple le roi-poète juif Samawal, qui symbolisait déjà cette vertu dans la poésie arabe antéislamique. Des adages mettent en garde contre les dhimmis : « Ne con­fiez aucune fonction ni aux Juifs ni aux Chrétiens ; car, par leur religion, ce sont des gens à pots-de-vin... » (cha­pitre « De la perception des impôts »), ou les flétrissent : « En général, la malédiction est permise contre ceux qui possèdent des qualités méprisables, comme par exemple quand on dit : « Que Dieu maudisse les méchants ! Que « Dieu maudisse les Infidèles ! Que Dieu maudisse les «Juifs et les Chrétiens!...» (chapitre : «De savoir se taire »). Le chapitre traitant des épigrammes contient celui qui suit « ... il arrive très souvent qu'une pièce de bois soit fendue en deux : la moitié pour servir à une mosquée, et ce qu'il en reste est employé aux latrines d'un Juif ! » On voit qu'il y a de tout, dans notre encyclo­pédie.

 

(p.98) « Ollé » : une translitération d’Allah

 

(p.104) En 1066, au cours d’une brève insurrection populaire, Joseph ibn Nagrela fut crucifié par la foule déchaînée, et un grand nombre de Juifs furent assassinés ; il semble que les survivants durent quitter pour quelque temps Grenade.

 

(p.112) En Andalousie, l'âge d'or ne devait plus durer longtemps. En 1147, elle fut envahie par les Almohades du Maroc intolérants, sectaires, imposant l'Islam de force, et ceux des Juifs qui ne se résignèrent pas à la condition humiliée et dangereuse de l'Anoussiout durent la quitter pour les cieux plus cléments de la Castille, de l'Aragon et de la Provence. On est mal ren­seigné sur le sort de ceux qui restèrent ; aucun historien ne s'est encore penché sur leurs vicissitudes. D'une part, d'après une chronique arabe, ils jouèrent un rôle de premier plan, quinze ans plus tard, au cours d'une insurrection avortée contre le régime des Almohades. De l'autre, Ibn Aknin (le disciple préféré de Maïmonide) assure qu'ils faisaient de grands efforts pour complaire aux Almohades, et continuèrent même à suivre les rites de l'Islam lorsque la contrainte prit fin ; mais que malgré cela, méprisés, ils ne trouvèrent pas grâce aux yeux des Musulmans. Effectivement, à deux reprises, au début du xiie siècle, le port d'un insigne distinctif fut imposé à ces convertis. On peut supposer qu'ils ont constitué une sorte de communauté à la fois juive et musulmane, sem­blable aux sectes que nous avons décrites au chapitre précédent. Ce qui pourrait expliquer comment Ibrahim ou Abraham ibn Sahl, de Séville, ait pu être en même temps le chef de la communauté juive et l'un des poètes arabes les plus connus et les plus licencieux de son époque.

 

(p.114) Tandis que dans l'Europe proprement chrétienne les croisades marquent le début d'une dégradation des Juifs, et, d'une manière très immédiate, contribuent à cette dégradation, dans une Espagne fortement isla­misée, la Reconquista, au cours d'une première et longue période, favorise en effet un essor du judaïsme qui fut sans égal dans l'histoire de la dispersion. C'est que la Reconquista, qui fut une croisade permanente longue de huit siècles, fut, en même temps, surtout à ses débuts, tout autre chose que cela. Avant d'en venir à notre sujet proprement dit, il importe donc d'éclairer la toile de fond, d'évoquer brièvement l'épopée millénaire qui, mêlée sourde et incohérente à son commencement, allait devenir la gesta Dei per Hispanos, la croisade réalisée dans tous ses buts (contrairement aux croisades d'Orient; mais c'est peut-être la logique interne d'une croisade menée à son aboutissement, c'est-à-dire le paradoxe d'une quête assouvie, qui conduisit alors à la persécution d'une partie de l'Espagne par l'autre, ainsi que nous le verrons plus loin).

Cependant, les Chrétiens d'Espagne combattent sous (p.115) l'égide d'un patron tutélaire, saint Jacques, dont la dépouille mortelle aurait été miraculeusement transpor­tée de Palestine à Saint-Jacques-de-Compostelle, à l'extré­mité nord-ouest de la Péninsule. Dans le réseau de légendes qui se tisse autour de la figure de ce doux apôtre, celui-ci devient à la fois le frère cadet ou même le double de Jésus, et un chevalier à la blanche armure, en imitation, peut-être, de la figure belliqueuse de Mahomet. Le sanctuaire de Saint-Jacques-de-Compostelle devient bientôt l'un des principaux lieux de pèlerinage pour toute l'Europe carolingienne, et, de la sorte, les influences de la jeune culture chrétienne commencent à contrebalancer celles du califat de Cordoue, aidant les populations de la Castille ou de l'Aragon à mieux prendre conscience de leur chrétienté. Ainsi s'amorce une lente évolution qui transformera la mêlée confuse en « guerre divine », conception qui sera alors rétroactivement pro­jetée sur l'entreprise en son entier, en même temps que son incarnation d'épopée, le Cid Campeador, est promu au rang de paladin de la Foi (ce que sa biographie ne semble guère confirmer). Evolution à laquelle ont forte­ment contribué les moines (clunisiens surtout) et les chevaliers d'outre-Pyrénées, qui, au xie siècle, en nombre toujours croissant, viennent, les uns, réformer la vie religieuse espagnole, les autres, prêter main-forte aux combattants («Les précroisades»). Mais leur influence fut lente à s'exercer en profondeur. Il est caractéristique que l'acte qui exprime par excellence l'esprit des croi­sades, le vœu et la prise de croix, ne pénétra que relati­vement tard dans les mœurs des chevaliers espagnols : il ne devint fréquent qu'au début du xme siècle. De même, ce n'est qu'en 1212 que les rois chrétiens d'Espa­gne, passant sur leurs vieilles discordes, surent conclure une alliance générale contre les Musulmans : la victoire décisive de Las Navas en résulta. Et il semble bien établi que les grands ordres militaires qui, plus tard, jouèrent dans l'histoire espagnole un rôle si important, ceux de Saint-Jacques, d'Alcantara et de Calatrava, ne furent aucunement une création originale, mais une imitation des ordres de Terre sainte.

 

(p.119) Le statut juridique de la « nation juive » était à l'épo­que sensiblement le même que celui de la « nation chré­tienne ». Dans les faits, les Juifs prenaient place sur l'échelle sociale aussitôt après les rois et les seigneurs, rang qui leur était assuré par la grande importance et variété de leurs fonctions socio-économiques. Commerce, industrie et artisanat se trouvaient entre leurs mains pour la plus large part. La Reconquista, avec ses dévas­tations, entraînait la ruine des manufactures, l'abandon des mines d'argent et de métaux ; ils les relevèrent. Dans les territoires conquis, ils donnèrent un grand essor à la viticulture, traditionnellement traitée avec défaveur en pays d'Islam. Propriétaires terriens, ils veillaient eux-mêmes à la mise en valeur de leurs terres.